PROSTITUTION

En Italie, les proxénètes ont laissé des milliers de femmes affamées pendant le confinement

Forcées de se prostituer pour payer leurs dettes, ces femmes se sont retrouvées à lutter contre la faim en pleine pandémie, abandonnées par leurs proxénètes et par l’État.

Plusieurs associations italiennes ont sonné l’alarme. Lionel Healing / AFP
Plusieurs associations italiennes ont sonné l’alarme. 

«Aux yeux des trafiquants sexuels, ces femmes sont sous-humaines, ce sont des distributeurs automatiques de billets. Et lorsque le distributeur automatique est à court d’argent, ils le jettent et en recherchent un autre», explique  Alberto Mossino, cofondateur de Piam Onlus, une association qui aide les femmes vulnérables à échapper à leurs trafiquant·es à Asti, dans la région nord-ouest du Piémont en Italie.

Abandonnées par leurs proxénètes pendant le confinement, des milliers de femmes, principalement des Nigérianes forcées de se prostituer en arrivant sur le sol italien, se sont retrouvées sans nourriture, rapporte une enquête publiée par le média britannique. Sans nouvelles des trafiquant·es sexuels, sans argent et sans possibilité d’avoir recours à des aides de l’État étant donné leur statut illégal, elles ont passé plus de trois mois à lutter contre la faim.

Ce sont des associations italiennes qui ont sonné l’alarme. Après le début du confinement instauré le 9 mars dans le pays, de nombreuses ONG transalpines ont reçu des appels à l’aide de ces femmes, qui demandaient désespérément «un paquet de riz ou une miche de pain», précise le journaliste Lorenzo Tondo, auteur de l’enquête. Étant dans l’incapacité de payer leur loyer, certaines se sont retrouvées à la rue, avec leurs enfants.

Malédiction «Juju»

En Italie, les proxénètes se tournent depuis longtemps vers le Nigeria pour recruter de nouvelles victimes. Selon l’OMS, 80 % des prostituées dans le pays sont originaires du Nigeria. Elles seraient des milliers à en être victimes -rien qu’en 2016, 11.000 Nigérianes ont débarqué en Sicile.

Pour atteindre l’Italie, ces femmes sont obligées de contracter des dettes. Les trafiquants payent la traversée aux victimes qui, une fois sur le sol italien, se prostituent pour les rembourser -la dette peut atteindre 70.000 €.

En plus de l’emprise financière, les proxénètes ont aussi un contrôle psychologique sur ces femmes au travers du «Juju», un rituel vaudou effrayant impliquant le prélèvement de poils, peaux, cheveux ou sang de la victime. Cette cérémonie, effectuée avant de quitter le Nigeria, scelle un contrat entre le·la trafiquant·e et la femme, qui s’engage à rembourser ses dettes coûte que coûte.

Des jeunes filles trompées par leurs aînées
Prostituées nigérianes victimes du «juju»

En France, désormais, l’importance des réseaux de prostitution nigérians dépasse celle des filières chinoises ou est-européennes. Présentes dans toute l’Europe, ces jeunes filles y sont le plus souvent attirées par des compatriotes plus âgées qui leur font miroiter une vie meilleure. Et qui, au moment du départ, s’assurent de leur docilité en confectionnant un petit objet doté de pouvoirs magiques : le «juju».

En France, la prostitution nigériane est un phénomène massif, qui n’a cessé de se développer ces trente dernières années. Originaires de l’État d’Edo, et en particulier de la ville de Benin City ou des villages des alentours, de nombreuses jeunes filles, parfois mineures, succombent aux sirènes de l’Europe. Le plus souvent, ce sont des femmes nigérianes comme elles, des «tantes», des «amies de la famille» établies sur la terre promise, qui leur font miroiter une scolarisation, un travail bien payé, parfois même un mariage. Dans la région, on les appelle pudiquement les sponsors. Elles se révéleront être d’anciennes prostituées devenues maquerelles et chargées de l’exploitation de leurs cadettes sur le continent.

Au début des années 2000, on estimait déjà à plus de quarante mille le nombre de femmes nigérianes arrivées en Europe. Depuis, ce chiffre n’a cessé de croître, selon l’Organisation internationale pour les migrations. En Italie, 80% des prostituées seraient désormais originaires du Nigeria, tandis qu’en France l’importance de cette filière dépasse celle des réseaux venus de Chine ou d’Europe de l’Est.

Dans leur grande majorité, les jeunes filles sont issues de milieux très précaires; elles ont la charge de leur famille ou sont des mères célibataires mises au ban de leur communauté. D’autres rêvent simplement d’un avenir meilleur à l’étranger, espoir contrarié par l’absence quasi totale de politique migratoire au Nigeria. Mme Vanessa Simoni, cheffe du projet «Traite des êtres humains» à l’association Les Amis du Bus des femmes, qui travaille au contact des personnes prostituées, voit ainsi dans les sponsors de la prostitution les «détenteurs d’un certain monopole local de l’émigration, ce qui place de fait les femmes en désir d’émigration, a fortiori celles qui partent en Europe pour s’y prostituer, dans une forte situation de dépendance ».

Peur du mauvais sort

Acheminées par mer ou par terre, souvent contraintes de se prostituer au cours de leur voyage, les filles devront travailler en Europe jusqu’à rembourser leur dette, dont le montant peut atteindre 70 000 euros : 50 000 euros en moyenne pour leur transport — qu’elles ont en réalité en grande partie financé et qui n’a en général coûté que quelques milliers d’euros —, auxquels s’ajoutent d’importants frais supplémentaires, pour elles et pour les responsables de leur transfert, à l’arrivée en France : nourriture, vêtements, frais d’hébergement, et d’autres encore liés à des procédures d’avortement en cas de grossesse. Les maquerelles pourront également les aider à obtenir des papiers grâce à un récit stéréotypé écrit par leurs soins — où toute mention de l’activité prostitutionnelle a bien évidemment disparu —, moyennant, là encore, le paiement de plusieurs centaines d’euros.

L’exploitation repose ici sur des mécanismes d’une surprenante subtilité. Un rite pratiqué devant témoins en constitue l’amorce, le vecteur et le garant. Tout commence la veille du départ pour l’Europe, lors d’une cérémonie réunissant la jeune fille, sa famille, des proches, la mama (ou madam) qui se chargera d’elle à son arrivée et un représentant des croyances traditionnelles : le médecin traditionnel (traditional doctor) ou le grand prêtre (chief priest) d’un temple, souvent associé au culte d’Ayelala, l’ancêtre mythique divinisé dont l’autorité coutumière pèse de tout son poids dans le déroulé de la cérémonie. En effet, comme le rappelle Bénédicte Lavaud-Legendre, chargée de recherche au CNRS, «les rituels pratiqués au temple Ayelala sont dotés d’une légitimité réelle au sein de la société de Benin City. Ils ont une dimension para-juridictionnelle et para-institutionnelle non négligeable ».

Suivant un protocole scrupuleusement codifié, un juju est confectionné au cours de la cérémonie. Il s’agit d’un petit objet constitué de cheveux, de poils, de rognures d’ongles et parfois même de sang menstruel prélevés sur la jeune fille. Autrefois utilisé comme «assurance-vie» ou comme porte-bonheur, il symbolise aujourd’hui l’engagement pris auprès de la mama et donne une existence tangible au contrat qui la lie à sa «fille».

Par la suite, cette dernière est déshabillée et lavée, puis entourée d’un drap blanc. Des scarifications, courantes dans la médecine traditionnelle du pays, peuvent également être pratiquées. Elles symbolisent l’entrée dans son corps de l’esprit qui l’accompagnera dans son périple — et qui, au besoin, la rappellera à son devoir. Enfin, le contrat est scellé par la récitation des engagements auxquels elle se soumet : travailler, ne pas parler de cet accord à un tiers, obéir, payer. Les conséquences d’une rupture du contrat vont bien au-delà des simples représailles : le juju se chargera de rendre justice à la mama lésée, attirant folie, infortune, maladie, stérilité, mort sur la jeune fille ou sur ses proches.

La frontière entre consentement et coercition est ici poreuse : certaines filles se soumettent volontairement au rite du juju,comme autrefois ceux qui partaient pour un long voyage; d’autres le refusent; d’autres, enfin, s’acquitteront de leur dette sans croire tout à fait aux effets réels de la malédiction. Le rite, qu’on y croie ou non, tire son pouvoir performatif de l’écho puissant qu’il trouve dans un ensemble de normes largement intériorisées, où prévalent la déférence envers les aînées, le respect de la parole donnée ou encore la culture du sacrifice. En effet, il n’est pas rare au Nigeria qu’un apprenti, dans quelque activité que ce soit, consente non seulement à travailler pour rien, mais également à dédommager celui ou celle qui lui aura généreusement permis de trouver du travail. Les réseaux de prostitution réinvestissent ainsi une pratique fortement ancrée.

Plus généralement, c’est tout un rapport à l’individualité et au groupe qui affleure dans ces pratiques mêlant contractualisation et spiritualité vaudoue : «Le groupe domine l’individu, lui dicte son devoir, explique ainsi Inès de la Torre dans son analyse du vaudou en Afrique de l’Ouest. Mais, en contrepartie, il le protège et lui enlève presque toute responsabilité. Être membre d’un groupe apporte à l’être humain la sécurité physique et la paix de l’esprit» Une paix de l’esprit bien précaire pour les jeunes filles contraintes à la prostitution, ramenées à la réalité de leur condition dès les premiers temps de leur séjour en Europe.

Sur place, en effet, la dépendance économique, la confiscation du passeport, l’emploi de la violence ou le maintien de relations inégalitaires vis-à-vis de la mama joueront à plein dans le processus d’exploitation. Pour beaucoup de jeunes filles, cependant, le souvenir du rite a traversé la Méditerranée avec elles et pèse de tout son poids sur leur nouvelle vie.

Toutes n’ignorent pas le sort qui les attend sur le continent. Mais, pour ces jeunes filles issues d’une culture où le mot «prostitution» lui-même est encore tabou, la réalité de l’exploitation se dévoile souvent trop tard. Hébergement précaire, cadences de travail intenables, confiscation systématique de l’argent récolté, surveillance de tous les instants organisée par l’entourage masculin de la mama : tout est fait pour qu’elles consacrent la quasi-totalité de leur temps à leur activité prostitutionnelle — en engageant le moins de frais possible pour leur sponsor. Le rapport presque vassalique qui les lie, reposant sur un savant dosage de protection et de contrainte, contribue à entretenir une dépendance économique et sociale, que le rite du juju consacre et justifie sur le plan spirituel.

L’angoisse liée aux représailles qu’une rupture du serment pourrait déchaîner ne peut être réduite à une peur irrationnelle ou inconséquente. Au contraire, elle se conjugue souvent à un fort sentiment dépressif né de mauvaises conditions de travail, et se renforce à mesure que la souffrance psychologique et physique s’accroît. Ainsi, les jeunes femmes peuvent être amenées à interpréter maladies, douleurs somatiques, insomnies, anxiété comme autant de manifestations du juju, interprétation qui justifie a posteriori leurs craintes, et les attise.

Des associations d’aide aux personnes prostituées ont ainsi pu constater que cette croyance continuait de produire ses effets même lorsque la jeune fille était prise en charge, et qu’elle pouvait conduire, dans certains cas, à un retour volontaire au sein du réseau, dans l’espoir d’échapper aux foudres de la malédiction et du parjure. Nombreuses sont les jeunes femmes à se voir non pas comme des victimes, mais bien comme des traîtresses, coupables de n’avoir pas su respecter la parole donnée. Tout l’enjeu est alors de les amener à renoncer d’elles-mêmes à leur activité prostitutionnelle, sans pour autant nier l’existence du contrat. «Je ne peux pas leur conseiller de cesser de payer, explique ainsi Mme Patricia Kouakou, médiatrice culturelle nigériane à l’association Accompagnement, lieux d’accueil, carrefour éducatif et social (ALC), qui accueille et protège les victimes de la traite. Je suis trop consciente du fait qu’il y a des menaces sur les familles, des incendies, des meurtres. (…) Je pense à une jeune femme qui a fait des études à l’université et qui est coincée dans la prostitution à cause du juju. Je lui suggère de renégocier : au lieu de 1 000 euros tous les dix jours, 200 euros tous les mois. Elle était venue sur la promesse de gérer une entreprise. Pour l’aider à sortir de l’emprise, je lui explique qu’on lui a menti et que le rituel est donc caduc. Souvent, ça marche» Déconstruire le rite, lui retirer son pouvoir coercitif consiste dès lors à lui faire perdre la sacralité dont il s’était paré et, à terme, à le ramener dans le giron des affaires terrestres.

Premiers procès

Depuis trois ans, la question a enfin commencé à trouver sa place dans les tribunaux. Plusieurs affaires impliquant des réseaux de proxénétisme nigérians ont été portées devant la justice, à Toulouse, Bordeaux ou encore Montpellier. L’infraction de traite des êtres humains est de plus en plus souvent retenue, rappelant que le lien d’une mama à sa «fille», qu’il ait été ou non sanctionné par un rite ancestral, est toujours celui d’une domination fondée sur le commerce et l’exploitation des personnes. On désigne par traite des êtres humains «le recrutement, le transport, le transfert, l’hébergement ou l’accueil de personnes, par la menace de recours ou le recours à la force ou d’autres formes de contrainte, par enlèvement, fraude, tromperie, abus d’autorité ou d’une situation de vulnérabilité, ou par l’offre ou l’acceptation de paiements ou d’avantages pour obtenir le consentement d’une personne ayant autorité sur une autre aux fins d’exploitation. L’exploitation comprend, au minimum, l’exploitation de la prostitution d’autrui ou d’autres formes d’exploitation sexuelle, le travail ou les services forcés, l’esclavage ou les pratiques analogues à l’esclavage, la servitude ou le prélèvement d’organes ». C’est notamment grâce au premier plan d’action national contre la traite des êtres humains que les pouvoirs publics entendent désormais réprimer les réseaux de prostitution nigérians.

En mai 2018 s’est ouvert à Paris le procès dit des «Authentic Sisters», à la suite du démantèlement d’un réseau de prostitution nigérian d’une ampleur inédite : quinze personnes, dont onze femmes, ont été condamnées pour proxénétisme aggravé et traite des êtres humains. Elles ont écopé de peines allant de deux à onze ans de prison, ainsi que de lourdes amendes. La médiatisation de telles affaires devrait permettre une meilleure connaissance de ce phénomène en France comme au Nigeria, où les premières campagnes de sensibilisation visent désormais à alerter les candidates potentielles sur la réalité qui se cache derrière le juju.

Les guérisseurs traditionnels d’Afrique de l’Ouest
et les psychiatres siciliens se battent pour aider à libérer
les femmes nigérianes contraintes à la prostitution

Chaque soir, à la tombée de la nuit, sur la Piazza Gastone, dans le quartier de Noce à Palerme, une grande et imposante Ghanéenne vêtue de la robe traditionnelle de l’Afrique de l’Ouest se tient devant une petite congrégation qui transpire dans des rangées de chaises en plastique.

L’église pentecôtiste d’Odasani a été convertie d’un vieux garage situé dans une ruelle en un lieu de culte, bien qu’il ne soit reconnu par aucun groupe religieux officiel. Mais ce pour quoi de nombreuses personnes de la congrégation – en grande partie de jeunes femmes nigérianes – sont venues ce soir, c’est plus que la prière, c’est la liberté.

“Les femmes nigérianes viennent me demander de l’aide, elles ont de mauvais esprits qui ont été mis dans leur corps par des gens qui veulent en tirer de l’argent”, dit la prophétesse autoproclamée, alors qu’elle se prépare à commencer son service.
Elle fait des gestes à ses fidèles, qui sont assis nerveusement et tripotent leur téléphone en attendant qu’elle commence. “L’esprit les oblige à rester dans une vie de prostitution. Lorsqu’elles viennent en Europe et réalisent qu’elles ne peuvent pas vivre cette vie, elles viennent me voir et je les aide à se libérer de ce juju pour toujours”.

La prophétesse Odasani dit qu’elle chasse les esprits qui affligent les femmes qui viennent dans son “église” de Palerme.

 Prophetess Odasani says she drives out the spirits afflicting women who come to her backstreet ‘church’ in Palermo.

Elle dit avoir passé les dix dernières années à lutter contre les malédictions juju qui maintiennent potentiellement des dizaines de milliers de femmes nigérianes sous le contrôle des trafiquants d’êtres humains à travers l’Europe.

L’abus des systèmes de croyances religieuses et culturelles au Nigeria s’est avéré un mécanisme de contrôle mortel et efficace pour les trafiquants impliqués dans le recrutement de femmes destinées au commerce du sexe en Europe. Une industrie criminelle extrêmement rentable et bien organisée opère entre l’Italie et le Nigeria depuis plus de deux décennies, mais l’Organisation internationale pour les migrations des Nations unies affirme avoir constaté une augmentation de près de 600 % du nombre de victimes potentielles de la traite des êtres humains à des fins sexuelles arrivant en Italie par voie maritime au cours des trois dernières années.

En 2016, son personnel a enregistré plus de 11 000 femmes nigérianes aux points de débarquement en Sicile, dont plus de 80 % étaient des victimes de la traite et étaient destinées à une vie de prostitution forcée au coin des rues et dans des maisons closes à travers l’Italie et l’Europe. Avant de quitter le Nigeria, beaucoup d’entre elles auront été contraintes de prêter serment lors de cérémonies traditionnelles impliquant des rituels compliqués et effrayants, souvent en utilisant le sang, les cheveux et les vêtements des femmes. Ces rituels, connus sous le nom de “juju”, lient la femme à son trafiquant et à toutes les dettes qu’elle contractera. Ces rituels montrent clairement que si elle ne rembourse pas ces dettes, des choses terribles arriveront à la femme et à sa famille.

“Ce juju peut sembler être quelque chose de petit ou de dénué de sens pour les gens ici en Europe, mais pour les femmes, ces malédictions sont réelles et elles sont terrifiantes”, déclare la princesse Inyang Okokon, qui dirige Piam Onlus, une ONG de lutte contre la traite des êtres humains et qui a elle-même été emmenée du Nigeria en Italie en 1998. “Utiliser ces très vieux systèmes de croyance transmis de génération en génération est une forme de contrôle psychologique bien plus forte que toute violence qui peut leur être faite”.

Les psychologues des hôpitaux de Sicile disent qu’ils sont témoins d’une crise de santé mentale croissante chez ces femmes parmi les Nigérians qui ont été persuadés de quitter leurs trafiquants par les autorités ou les ONG. À l’hôpital Vittorio Emanuele de Catane, 20 femmes nigérianes sont traitées par le service psychiatrique – soit le double de l’année dernière. “Ces femmes, qui nous sont amenées par notre personnel d’urgence, ont été maltraitées, elles ont été violées, emprisonnées et victimes de chantage. Certaines d’entre elles n’ont que 12 ans”, explique le Dr Aldo Virgilio.

Il affirme que 80 % des personnes qui se présentent à la clinique externe sont des demandeurs d’asile. “Cette année déjà, nous avons vu 80 cas de femmes qui nous ont été amenées, mais beaucoup refusent la nourriture et les soins, elles ont peur que quelque chose vienne leur faire du mal. Nous ne pouvons pas les convaincre que ce n’est pas le cas.

“Nous pouvons traiter leurs symptômes avec des médicaments, mais cela ne résout pas les fractures psychologiques profondes qui se sont produites. Donc, à part les médicaments, il n’y a pas grand-chose que nous puissions faire pour eux”.

À l’hôpital Paolo Giaccone de Palerme, les docteurs Filippo Casadei et Maria Chiara Monti tentent d’aider cinq femmes nigérianes orientées par les centres d’accueil et les refuges pour migrants.

Ils disent que s’ils comprennent que les épisodes psychotiques, les hallucinations, les crises de panique, l’insomnie et les crises d’épilepsie des femmes sont les signes physiques de troubles de stress post-traumatique, les femmes elles-mêmes les considèrent comme la preuve que le juju vient les punir pour avoir quitté leurs trafiquants et brisé leurs serments.

“En plus des terribles abus qu’elles ont subis lors de la traite, le juju est une source constante de tension pour ces femmes, elles se sentent constamment menacées et cela crée une sorte de dépendance psychologique et d’accoutumance”, déclare Monti. “Ainsi, lorsqu’elles quittent leurs trafiquants, la pression des années passées à porter cette malédiction sur leurs épaules peut les briser”. Casadei dit qu’ils ont récemment eu une jeune patiente qui avait été victime de la traite depuis sa ville natale dans l’État d’Edo et qui avait été envoyée à l’hôpital après avoir échappé à ses trafiquants.

Sister Mary Anne Nwiboko has helped more than 300 women who have come to her convent in Syracuse.
 Sister Mary Anne Nwiboko has helped more than 300 women who have come to her convent in Syracuse.

Sœur Mary Anne Nwiboko a aidé plus de 300 femmes qui sont venues dans son couvent à Syracuse.

“Elle avait si bien réussi. Nous étions si fiers d’elle. Elle avait échappé à ses ravisseurs, elle vivait de façon indépendante”, dit Casadei. “Mais un jour, elle a reçu un paquet par la poste de sa ville natale. Elle ne pouvait pas nous dire ce qu’il contenait, mais nous savions que c’était lié à la malédiction juju qu’on lui avait fait subir avant son voyage en Europe. Elle a eu un grave épisode psychotique, une réaction très violente à ce qui se trouvait dans ce paquet et nous ne l’avons plus jamais revue”.

Casadei et Monti admettent qu’ils ne savent pas comment aider les femmes. “Il est inutile d’essayer de dire que ces malédictions ne sont pas réelles, que ces femmes ont besoin de croire en un traitement ou une solution et qu’il existe un mur infranchissable entre nos deux systèmes de croyance”, déclare Casadei. “Notre approche de la psychologie occidentale est pratiquement inutile dans ces cas-là”.

Les procureurs affirment que l’emprise du juju sur les femmes entrave leur lutte contre les trafiquants. “A cause du juju, les femmes nigérianes deviennent les parfaites victimes de l’esclavage sexuel”, déclare Salvatore Vella, procureur à Agrigente. “Les gangs savent qu’ils peuvent leur faire confiance, ils savent que les femmes ne vont pas les dénoncer à la police parce qu’elles ont peur des conséquences si elles enfreignent le juju. Et cela rend notre enquête plus difficile. Il est presque impossible de trouver des témoins parmi les prostituées nigérianes à cause du rituel. Peut-être qu’une sur vingt est prête à s’exprimer. Les autres sont coincées dans un mur de silence et de peur.

Il y a également des preuves que des gangs criminels nigérians en Sicile sont en contact avec les prêtres traditionnels qui conduisent les rituels. “Ils fournissent aux trafiquants en Italie toutes les informations dont ils ont besoin pour terrifier et contrôler leurs victimes. Lorsque les femmes arrivent, les trafiquants connaissent leurs noms, leur âge réel, le nom de leurs proches et surtout le nom du “prêtre” qui a dirigé les cérémonies juju. Vous n’avez pas besoin de recourir à la violence si vous avez ce genre de contrôle”.

Certains dirigeants africains locaux de l’île tentent de créer un pont entre les autorités et les victimes pour tenter de briser les chaînes psychologiques.

Sœur Mary Anne Nwiboko, une religieuse catholique travaillant dans un couvent de Carlentini à Syracuse, dit avoir aidé plus de 300 femmes nigérianes à échapper à leurs trafiquants depuis 1998. Conseillère et psychothérapeute qualifiée, elle travaille avec la police pour aider à identifier et à approcher les victimes potentielles. “J’ai toujours combattu le juju”, dit-elle. “Je ne crois pas à ces cérémonies mais je comprends le pouvoir qu’elles exercent sur ces femmes”.

Ces derniers mois, elle affirme que le nombre de femmes qui la recherchent de manière indépendante pour les aider à échapper aux malédictions du juju a fortement augmenté. Elle dit qu’elle les invite dans son couvent et utilise la prière et les chants pour essayer de les amener à lui faire confiance.

“Ces femmes sont très loin de chez elles. Je connais leur langue, leur monde, cela m’aide à leur expliquer qu’elles n’ont pas besoin d’avoir peur. Derrière chacune de ces cérémonies, il y a de l’argent et j’essaie de le montrer aux femmes. Que ce n’est pas de la magie, c’est juste un moyen de les garder sous leur contrôle”.

L’influence d’une poignée de prêtres pentecôtistes et de guérisseurs traditionnels d’Afrique de l’Ouest qui prétendent exorciser les sorts de juju est également en hausse. De petites églises informelles, comme celle de Noce, ont vu le jour dans des bâtiments désaffectés et des maisons privées.


Pourquoi des millions de personnes restent-elles prisonnières de l’esclavage ?
Cela concerne des organisations caritatives telles que Médecins sans Frontières, qui estiment qu’elles travaillent souvent en tandem avec les trafiquants pour garder les femmes sous leur contrôle. “Parfois, ces prêcheurs sont les mêmes qui rappellent aux femmes qu’elles ne doivent pas manquer de payer leur dette”, explique Lilian Pizzi, psychothérapeute à MSF.

La “prêtresse” Odasani nie vigoureusement qu’elle fasse autre chose qu’utiliser “son pouvoir” pour sauver la vie des femmes qui viennent à sa porte. Ce soir, après avoir commencé son service, elle invite une jeune femme qui demande à être libérée de ses trafiquants à se tenir au milieu d’un cercle. La congrégation commence à chanter et à prier, leurs voix devenant de plus en plus fortes et rapides au fur et à mesure que la cérémonie avance. La prêtresse bénit de l’eau et de l’huile avant de procéder à un rituel traditionnel de purification, en arrosant la femme et en ordonnant aux mauvais esprits de la quitter pour toujours. “Je demande à l’esprit, quel est ton nom ? Et l’esprit répond. Et je dis, au nom du Seigneur, éloigne-toi de ma fille”, dit-elle en levant les bras vers le ciel. “Pour beaucoup, quand ils partent d’ici, le juju a quitté leur corps. S’ils y croient, alors ils sont guéris et ils sont libres. Mais s’ils n’y croient pas, alors ce n’est pas bon. S’ils n’y croient pas, alors je ne peux rien faire pour les aider.”

Très cher·e·s membres du Strass

L’année que nous avons passée fut particulièrement difficile pour notre communauté et notre mouvement de lutte.
Nous avons été attaqué·e·s de tous les côtés.

Une année 2020 difficile

D’une part, la violence directe a atteint des sommets inégalés et a touché toutes nos professions, de la rue au Web en passant par les camionnettes et les appartements. D’autre part, la répression s’est poursuivie par le biais des arrêtés anti prostitution et anti stationnement, les infractions de travail dissimulé, les redressements fiscaux et les articles du code pénal sur le proxénétisme qui nous privent de la possibilité de nous associer, de travailler en sécurité et de notre droit au logement. La pénalisation des clients de la prostitution, à laquelle nous nous étions farouchement opposé·e·s, n’a fait que fragiliser les plus précaires d’entre nous, ces conséquences ont été largement démontrées.

La pandémie de Covid-19 a exposé toutes les failles et les vulnérabilités d’un système de santé et de solidarité sociale déjà grandement fragilisé. Nos communautés ont démontré leur résilience avec le soutien de multiples cagnottes et le travail de terrain de nombreux acteurs communautaires et associations alliées. Le gouvernement a sciemment ignoré nos demandes d’un fonds d’urgence pour traverser la crise alors même que les budgets dédiés à la sortie de la prostitution sont sous-consommés depuis des années et auraient permis de dégager au moins un millions sans interférer avec les programmes et les droits en cours. L’idéologie et la morale prohibitionniste prime sur le bien-être, voire la survie des travailleur·se·s du sexe.

La répression du TDS en ligne

Comme si ce n’était pas suffisant, de multiples projets de lois ont menacé de s’attaquer au porno et/ou au proxénétisme en ligne : la Loi Avia et la PPL Violences conjugales – avec des conséquences potentiellement désastreuses sur toutes celles qui travaillent sur Internet : fragilisation de l’indépendance des acteur·ice·s porno, dénonciations abusives, cyberharcèlement et censure. Derrière ces mesures saupoudrées dans des lois où elles sont hors sujet, on devine la stigmatisation de nos métiers, mais aussi des représentations des corps et des sexualités sortant de la norme hétéropatriarcale.

Les pouvoirs publics et les groupes prohibitionnistes s’intéressent de plus en plus au travail du sexe sur Internet. Dans le récent rapport d’évaluation de la loi de pénalisation des clients, l’augmentation de la prostitution indoor serait une conséquence de « l’émergence d’Internet » entre 2016 et 2020, à se demander sérieusement dans quels monde ils vivaient avant 2016. Avec un retard de deux ans, ce rapport n’évalue en rien les effets désastreux de la loi sur nos conditions de travail. Il explicite plutôt une feuille de route du néo-abolitionniste, au détriment des recherches qui démontrent depuis des années que la dépénalisation du travail sexuel (et l’accès au droit commun) est le meilleur cadre pour assurer la santé des personnes.

C’est dans ce contexte difficile que la nouvelle équipe du Strass prend poste pour l’année 2020-2021. 

À propos de moi : faisons connaissance

Ayant été nouvellement élue Secrétaire Générale, je souhaitais prendre le temps de me présenter mais aussi présenter la vision que je souhaite porter au sein de notre syndicat dans les prochains mois.

Femme cisgenre blanche, je suis travailleuse du sexe depuis 2013, d’abord en tant que sugarbaby, puis escort indépendante incall/outcall et depuis deux ans en tant qu’accompagnante sexuelle. Originaire du Canada, j’ai vécu sans domicile ni pays fixe pendant près de 13 ans. En Europe, je me suis posée en Écosse, aux Pays Bas, en Allemagne, en Belgique et en France. Ailleurs dans le monde, j’ai passé de nombreux mois en Turquie, au Pérou et dans l’Arctique. Régularisée par mariage, j’ai des papiers en France depuis bientôt 3 ans et je vis à Chambéry en Savoie, au pied des Alpes.

Au Canada, j’avais intégré un collectif regroupant plusieurs dizaines puis plusieurs centaines d’escorts indépendant·e·s, j’étais adhérente de Stella à Montréal. Nos organisations communautaires sont assez différentes de celles que l’on retrouve en France. Ici, j’ai d’abord intégré AIDES pour effectuer des maraudes de réduction des risques auprès des collègues exerçant en rue dans mon département. Je suis impliquée au Strass depuis mars 2019 seulement car au départ, je voyais le Strass comme une organisation parisienne et je comprenais mal les possibilités d’implications pour les personnes vivant en province. Comme vous pouvez vous en douter, mon opinion a changé.

Ma première année passée sur le Conseil d’administration du Strass m’a mis au contact de personnes que j’admirais depuis longtemps pour leurs implications militantes. De plus, j’ai commencé à développer l’échelon régional en Auvergne-Rhône-Alpes pour contribuer à « décentraliser » le Strass et favoriser les initiatives locales et régionales partout sur le territoire. C’est un échelon dans lequel je m’épanouis, d’autant que je dois me déplacer sur 4-5 départements pour gagner correctement ma vie. Il n’y a pas assez de clients dans ma ville pour vivre de mon métier.

Ma vision pour le Strass

Si j’ai souhaité prendre le poste de Secrétaire général cette année, c’est parce que j’ai constaté que le Strass faisait face à des défis que je me sens apte à relever. De mon point de vue, le Strass est une petite équipe principalement bénévole qui est extrêmement efficace. Nous accomplissons un travail incroyable de plaidoyer, de défense des droits, de soutien juridique en fédérant des travailleur·se·s du sexe de tous les secteurs. Nous rassemblons notamment une part importante de personnes exerçant via Internet, le groupe majoritaire des TDS qui est cependant faiblement visé par les associations de santé communautaire. Malgré le caractère souvent transitoire de notre activité, un budget réduit et, rappelons-le, la totale absence de subventions publiques, nous arrivons à abattre un travail considérable.

Néanmoins, je constate que nous évoluons depuis plusieurs années dans un climat de plus en plus hostile. Que les victoires se font rares, que les militants nous quittent déçus et épuisés. Que la fédération Parisienne peine à se structurer malgré sa grande activité et son grand nombre de membres. Que nos archives sont désorganisées. Que notre syndicat va d’urgences en urgences et échoue à produire un plan stratégique et à faire produire un cadre dans lequel ses commissions et fédérations fonctionnent de façon autonome. Que nos communications internes au syndicat pourraient être améliorées.

Ce sont ces défis qui constituent mon plan d’action pour cette année. J’aimerais poser des bases plus solides pour que chacun·e d’entre nous trouve sa place au sein du syndicat. Que chacun·e puisse s’impliquer à l’échelon qui lui permet de gagner en compétence, de valoriser son travail et de remporter de petites victoires. Qu’une plus grande diversité de personnes puissent à terme s’impliquer, nous permettant d’atteindre une plus grande représentativité et une voix plus juste dans la sphère publique. Enfin, que nos activités servent nos communautés au sens le plus large possible en apportant des services et de l’auto-support de façon transversale à travers les métiers du sexe.

Framateam : un outil sûr d’organisation horizontale

Je vous invite d’ores et déjà à nous rejoindre sur la plateforme Framateam (Mattermost) que nous utilisons depuis près d’un an pour favoriser les échanges horizontaux entre nos membres tout en nous mettant à l’abri de la censure, l’exclusion ou les fuites de données qui peuvent frapper à n’importe quel moment sur des plateformes comme Facebook ou Google. Si vous le souhaitez, vous pouvez choisir un nom d’utilisateur distinct de votre nom de travail ou votre nom civil et ainsi préserver votre vie privée. Personne ne voit votre adresse email depuis la plateforme.

Le Framateam du Strass fonctionne un peu comme Discord, mais sans l’audio. Il s’agit d’une plateforme de conversations divisée en salons (channels) regroupés par sujet. Il est aussi possible de démarrer des conversations privées avec d’autres membres. Je vous invite à rejoindre notamment le channel correspondant à votre fédération régionale, mais aussi à nous manifester votre intérêt pour une implication au Strass. Notez que certains channels sont privés/secrets, accessibles sur invitation seulement.

Des projets qui appellent à l’implication des membres

Voici divers projets qui recherchent en ce moment de l’appui, de l’implication ou même du leadership :

  • Autodéfense numérique : Constituer une expertise en ce qui a trait à l’anonymisation, la protection de la vie privée, la lutte contre le cyberharcèlement et autres sujets de self-défense numérique. Besoin d’effectuer de la recherche, de synthétiser les informations importantes, de produire des aide-mémoires et d’assister les collègues qui ont des besoins.
  • Migrations : Constitution d’une commission, c’est-à-dire d’un groupe ayant une expertise sur les questions de migrations, sujet souvent amalgamé avec la traite de personnes et intimement lié à la mise en place de politiques répressives. Évaluer les besoins spécifiques des personnes migrantes avec ou sans papiers au sein de nos communautés, combattre la stigmatisation et les discriminations spécifiques et investir les groupes de travail institutionnels sur ce sujet.
  • Mineurs : Constitution d’une commission, c’est-à-dire d’un groupe ayant une expertise sur le questions de la présence de mineurs dans l’industrie, leur protection et la défense de leur droits. Besoins notamment de personnes ayant débuté dans l’industrie du sexe avant leur majorité.
  • Pornographie & TDS numérique : Commission développant une expertise sur la défense des droits des acteur·ice·s porno, des cammeur·se·s, des nudeur·se·s et modèles érotiques. Besoins d’inventorier les besoins de la communauté, d’évaluer les statuts les plus intéressants pour celleux qui souhaiteraient se déclarer en prévision d’une rencontre avec l’Urssaf et d’établir les axes prioritaires de défense des droits.
  • Service psy : Groupe souhaitant mettre en place un soutien psy adapté aux TDS pour les moments de crise : une cellule d’urgence, une ligne d’écoute ou un lien privilégié avec un service existant et/ou des formations pour permettre un meilleur soutien communautaire. Besoin de travail de recherche, de coordination de bénévole, de créativité logistique.

Dans les mois à venir, j’aurai le plaisir de vous présenter d’autres groupes, initiatives ou postes bénévoles au sein du Strass. Nous construisons lentement un organigramme et des groupes de travail plus explicites. Il y a de l’espace pour les initiatives issues de la communauté. Si vous avez en tête un projet particulier, n’hésitez pas à m’envoyer un petit mot pour connaître les structures existantes ou les personnes ressources. Si votre projet est novateur, je le porterai au sein du conseil d’administration.

Je nous souhaite une année forte, une année de résilience, de solidarité et de construction.

Cybèle Lespérance Secrétaire Générale Strass – Syndicat du travail sexuel

Avec le coronavirus, un travail du sexe
encore plus précarisé

Pour les travailleurs et travailleuses du sexe, le Covid-19 prouve qu’il est plus que temps de changer de paradigme et de trouver des alternatives à la répression.

«Ma clientèle ne sera certainement pas intéressée par le virtuel.» | Ava Sol via Unsplash
«Ma clientèle ne sera certainement pas intéressée par le virtuel.» 

«Les travailleurs et travailleuses du sexe ont survécu aux bûchers de l’Église, aux nazis, à la syphilis et au sida. Comme le disait une ancienne collègue, les politiques passent, les putes restent.» 

Cette semaine, Thierry Schaffauser, travailleur du sexe et militant au sein du Strass, le Syndicat du travail sexuel en France, n’a «fait qu’un seul client, un habitué qui avait surtout besoin de contact humain, je pense».

Inégalités face au risque

Tout le monde n’a pas le privilège du confinement; tout le monde ne peut pas s’isoler ou respecter le sacro-saint mètre de distance de sécurité. Une grande partie du travail du sexe en personne dépend d’une interaction physique intime. L’environnement de travail de Thierry présente, intrinsèquement, des risques.

«C’est assez stressant, ça fait penser au début du VIH mais en pire, car l’infection est beaucoup plus rapide et on ne peut pas vraiment se protéger si ce n’est en s’isolant complètement».

Rappelons d’abord que le Covid-19 ne se transmet pas à proprement parler par voie sexuelle. Le coronavirus se propage par les gouttelettes et les sécrétions que l’on projette lorsque l’on éternue ou que l’on tousse. On peut également l’attraper quand on est en contact physique avec quelqu’un déjà atteint, par exemple en lui serrant la main ou en lui tapant le dos. Les rapports sexuels sont néanmoins déconseillés, comme l’est tout contact physique.

Ça c’est le discours officiel… en réalité il n’y a rien de nouveau, et on nous a vendu la grippe habituelle pour une nouvelle épidémie d’un nouveau virus qui existe bien avant nos 700 mille ans d’existence… les virus existent depuis des milliards d’années et il en existe tellement que Bill Gates devrais prévoir des millions de vaccins… mais les médias qui appartiennent à la MAFIA KHAZARE ont permis d’intérioriser un danger ; collectivement ! Donc d’imposer un comportement militaire collectif… avec un masque nocif qui ne protège de rien. C’est pareil pour l’invention du sida, que les gens ont intégré… impossible pour bien des gens d’imaginer qu’ils se sont fait avoir… pour eux le virus du sida que personne n’a vu, existe bel et bien ! Il doit exister car le principal responsable Perly a déjà encaissé 500 milliards ! Et voila que depuis 40 ans il n’a rien trouvé… et c’est le même qui conseille aux USA pour le coronavirus.
Continuons à écouter des êtres dociles qui croient tout ce qu’on leur dit comme pour une religion ! Bien que marginaux, mais sûrement gauchistes donc assez con pour perdre des clients et ensuite se plaindre du manque de fric !
«J’encourage chacun à être responsable et à privilégier la masturbation et le sexe à distance.»

Judith, travailleuse du sexe

Si le sida et le Covid-19 n’ont pas grand-chose à voir sur le plan biologique, il existe des parallèles politiques et épidémiologiques évidents. La crise du sida peut nous aider à mieux comprendre certains enjeux posés par le coronavirus, notamment quant aux inégalités sociales entre les personnes qui peuvent se protéger et celles qui doivent travailler.
«En temps de pandémie, j’encourage chacun à être responsable et à privilégier la masturbation et le sexe à distance, au téléphone ou via webcam, conseille Judith, «pute d’utilité publique», derrière le compte Instagram tapotepute. J’espère qu’une partie des collègues, et donc des clients, se tourneront vers le sexe en ligne. J’espère que les personnes qui se découvrent des vocations de camgirls ou de camboys ont conscience de l’intensité de ces métiers. Et que tout le monde va payer pour son porno!»

Pour les travailleurs et travailleuses du sexe, le confinement signifie vivre avec des revenus désormais réduits au minimum, dans le huis clos de leurs habitations, mais aussi continuer à faire face à la stigmatisation et aux préjugés, conjugués au contexte législatif en vigueur en France. Judith n’a pas travaillé depuis début mars. Elle estime pour le moment sa perte de revenus à 1.500 euros, «mon loyer et de quoi vivre».
Alors ma chérie fait un autre job, car quand je travaillais je m’inquiétait si je faisais moins de 5000 € par mois !

Diversification en ligne

Pour tenter de compenser, certain·es développent leurs activités numériques. Yumie, travailleuse du sexe depuis sept ans entre la France et la Suisse, n’a pas encore prévu de faire passer son travail en contact direct avec la clientèle à un travail en ligne (webcam, vente de nudes et de vidéos, online chat et téléphone, domination virtuelle), mais elle a décidé de diversifier ses activités.

Chaque jour, elle publie un extrait de texte en vidéo sur Instagram. Le projet est beau, poétique, didactique: «Face à l’angoisse du monde, il faut riposter par la beauté», assure Yumie.

Il y a eu Le Plâtrier siffleur de Christian Bobin, les Nourritures terrestres d’André Gide, Le noir est une couleur de Grisélidis Réal et bien d’autres: «Mon talent, c’est de créer un à-part-le-monde ressourçant, un espace d’abandon, de plaisir, de joie, de liberté, et tout cela par la sexualité et un rapport poétique au monde.»

«Je doute avoir un franc succès, étant donné que ma pratique passe par le toucher et recherche la connexion à l’autre par le corps, mentionne-t-elle. Ma clientèle ne sera certainement pas intéressée par le virtuel. Je me préserve pour qu’au sortir de la crise, quand les gens auront besoin de ces espaces de ressourcement, je serai disponible pour les accueillir pleine de vie et de joie et ainsi participer à leur mieux-être. Et puis, je peux contribuer à la poésie du monde à distance.»

Alors oui, le virtuel respecte les gestes barrières –l’écran pixélisé comme mètre de sécurité. Mais tout le monde ne possède pas un ordinateur, une connexion, un lieu adéquat pour filmer.

Il ne faut pas non plus négliger les risques d’outing, de revenge porn, de chantage et de cyberharcèlement, sans compter les pratiques des plateformes en ligne, qui prennent un pourcentage monstre.

Yumie précise: «Pour le moment, sans doute que les cameuses ont une activité plus florissante, mais c’est vraiment un autre rapport à la sexualité, en tant que client et en tant que travailleuse.» 

Indispensable solidarité

Les travailleurs et travailleuses du sexe, comme les étudiant·es, les personnes au RSA ou au chômage, les intermittent·es, les mi-temps, les smicard·es et les personnels du travail social, n’ont aucun filet de sécurité: pas de chômage technique, pas de droit de retrait, pas d’arrêt de travail, pas de congés payés.

«Nous n’avons quasiment pas de droit du travail ni de protection sociale. Les personnes déclarées en indépendant n’ont pas les mêmes droits que les salariés. Il existe en effet des formes de solidarité, mais je crains que ça ne puisse pas tenir sur le long terme. Or le confinement est parti pour durer», s’inquiète Thierry Schaffauser.

«J’espère que cette crise fera comprendre aux gens que nous obliger à arrêter de travailler ne fait que nous mettre dans la merde et qu’en réalité, il n’y a aucun dispositif social adéquat pour nous permettre de vivre sans travailler, poursuit-il. Tous les grands discours pour nous “sortir de la prostitution” sont donc d’une profonde hypocrisie, puisque notre sort et notre survie concrète, tout le monde s’en fout.»

Dans la communauté du travail du sexe, la solidarité s’active. «On partage un stigmate, une mise en danger par les lois, ça rapproche», note Judith. Des associations de santé, des organisations du secteur et des personnalités ayant une visibilité sur Instagram ont décidé de monter des cagnottes participatives en ligne, pour soutenir les travailleurs et travailleuses du sexe et d’autres précaires: c’est le cas de tapoteputede Cabiriadu Strassd’Acceptess-T pour la communauté trans, et bien d’autres encore.

La plupart des cagnottes se sont montées dès l’annonce du confinement, comme celle de Judith, relayée via son compte Instagram, qui compte près de 15.000 abonné·es. Elle a réuni près de 12.000 euros sur un pot commun, qu’elle redistribue par virement aux personnes qui la contactent par mail ou en message privé.

«Les cagnottes sont importantes pour pallier les insuffisances de l’État, qui n’est pas capable de nous protéger.»

Pour Thierry Schaffauser, les cagnottes sont «importantes pour pallier les insuffisances de l’État, qui n’est pas capable de nous protéger et de nous fournir un revenu de remplacement pour des raisons purement morales et idéologiques. Cela peut aider à tenir le coup pour les collègues les plus précaires, en sachant que la précarité est déjà forte en temps normal. Si comme je le crains, des travailleurs et travailleuses du sexe se retrouvent obligées de travailler faute de ressources, les contaminations continueront». Et d’ajouter: «Pendant des années, les clients ont demandé des rapports sans préservatif, donc il y aura toujours une demande pour du sexe et des prises de risques.» 

«Comme on dit, la prostitution est le plus vieux métier du monde. Nous serons toujours là, même si les modalités de pratiques changent», fait remarquer Yumie.

prostituée ou un prostitué

Acheter un service sexuel a beau être désormais interdit par la loi, la pratique est toujours en cours. N’y ajoutez pas l’irrespect ou la goujaterie.

 Contrepèterie triviale | Owen Kemp via Unsplash CC License by
Contrepèterie triviale | Owen Kemp via Unsplash CC 

Quatre ans après sa mise en place, la loi de pénalisation des clients votée en avril 2016 continue d’être extrêmement néfaste: comme partout où elle a été appliquée, elle accroît la précarité grandissante des travailleuses et travailleurs du sexe et les violences dont elles et ils sont victimes

On peut continuer à militer pour l’abolition les lois de criminalisation qui nuisent tant aux personnes mêmes qu’elles sont censées protéger, mais les clients et les clientes peuvent aussi agir: au-delà de la lutte contre la stigmatisation permanente, les consommateurs de travaux sexuels jouent un rôle central dans la vie et le bien-être des travailleurs et travailleuses du sexe. 

Impliqué dans le combat pour la décriminalisation du travail sexuel, je côtoie en ligne un grand nombre de professionnels du sexe qui dénoncent très régulièrement certains comportements de clients. Après des mois de collecte de témoignages, je vous propose un résumé des points les plus importants et récurrents. Certains sont de simples suggestions dont le respect serait très apprécié, tandis que d’autres sont des règles à ne pas enfreindre. D’aucuns rétorqueront qu’acheter un service sexuel est désormais pénalisé par le droit français, et qu’il n’y a donc pas lieu de fournir des règles pour la commission d’un délit. Ce serait oublier que comme dans l’ensemble des pays où cette loi a été appliquée, le travail sexuel a tout, sauf disparu. Dans ce marché gris où l’État a failli, il paraît plus que jamais essentiel d’œuvrer pour la protection des nombreuses travailleuses du sexe qui continuent d’exercer.

Les vingt-trois règles à suivre

Voici quelques règles à suivre pour faciliter leur vie professionnelle. 

1- Avant de contacter une travailleuse ou un travailleur du sexe, renseignez-vous. Ces personnnes ont souvent un site internet sur lequel se trouvent de nombreuses informations sur les prix, les services, et ce qui peut être globalement attendu de l’expérience. Parcourez leur profil en détail sur les sites de référencement. Ne leur faites pas perdre de temps en leur demandant par message ou au téléphone des informations disponibles sur internet. 

2- Lorsque vous entrez en contact par écrit avec une travailleuse ou un travailleur du sexe, n’envoyez un message que si vous êtes sûr de vouloir prendre rendez-vous. Ne cherchez pas à les contacter par un autre moyen que celui qui vous est indiqué. Si vous avez trouvé un compte de réseau social personnel, ça ne vous autorise en aucun cas à l’utiliser si on ne vous l’a pas proposé.
Envoyez un message courtois et direct. Mentionnez toutes les informations nécessaires, expliquant à quelle date, à quelle heure vous aimeriez que la rencontre ait lieu, pour quelle durée, et à quel endroit. Ne faites pas perdre de temps avec des messages lacunaires. Le temps des travailleurs et travailleuses du sexe est précieux.
Ne cherchez pas non plus à obtenir du travail émotionnel gratuit de la part de ces personnes. Ce travail a un prix. Il est inutile et malhonnête de chercher à vous faire passer pour un ami qui veut simplement discuter. Les personnes exerçant un travail sexuel ne sont à la recherche ni d’amis, ni de maris, et encore moins de sauveurs ou sauveuses.  N’envoyez pas des demandes pour le même jour et la même heure à plusieurs travailleuses ou travailleurs du sexe. Attendez que la première personne réponde négativement avant de demander à la seconde. Enfin, n’envoyez pas de photos de vos parties génitales par message si elles n’ont pas été sollicitées. Cette règle est valable pour toute personne, et elle ne l’est pas moins pour une travailleuse ou un travailleur du sexe.

3- Lors des contacts au téléphone, les règles sont similaires: n’appelez que si vous êtes sûr de prendre un rendez-vous, et si vous êtes sûr des heures qui vous conviendraient. Soyez toujours absolument poli et respectueux. Ne faites pas un déballage de votre vie personnelle ou amoureuse, ni de votre libido. Ne cherchez pas à obtenir du travail émotionnel et encore moins sexuel gratuit au téléphone. Les travailleuses et travailleurs du sexe ne vous doivent rien. Ne poussez pas pour obtenir quelque chose qui vous est refusé.

4- N’énoncez pas une liste d’actes sexuels que vous souhaitez réaliser, c’est irrespectueux et cela contribue à donner aux travailleuses et travailleurs du sexe une image de simple machine, là où elle ou il vous offre en réalité une expérience complète. Si vous avez un fantasme particulier et spécifique, vous pouvez toutefois en parler. Si la personne refuse, soyez compréhensif et respectueux car vous n’avez aucune idée des raisons qui la poussent à refuser cette demande. Acceptez la réponse, et passez à autre chose. 

5- Le contexte de criminalisation et de violences pousse un très grand nombre de travailleuses et travailleurs du sexe à mettre en place des procédures de screening. Fournissez alors toutes les informations demandées sans contester. Ceci est essentiel pour la sécurité des personnes. Ces informations ne seront pas utilisées contre vous, les travailleuses et travailleurs du sexe ayant le plus grand respect pour la vie privée de leurs clientèle. Les informations ne sont pas demandées pour faire perdre du temps, mais pour s’assurer que vous êtes une personne digne de confiance, et avec qui elles et ils peuvent partager un moment intime sans risque.

6- Ne prenez rendez-vous que si vous êtes absolument certain d’être disponible. Si un imprévu vous empêche d’être présent, prévenez aussi tôt la travailleuse ou le travailleur du sexe. Si vous prévenez trop tard, la personne ne pourra pas trouver un autre client ou une autre cliente pour vous remplacer, et cela créera des pertes de revenus. Certaines personnes demandent une amende en cas d’annulation. Si la travailleuse ou le travailleur du sexe n’est pas disponible à l’heure que vous souhaitez, n’insistez pas. Faire la même demande dans les heures qui suivent ne changera pas la réponse que vous obtiendrez, et fera perdre inutilement du temps à la personne. Il est préférable de réserver à l’avance plutôt que le jour même.

7- Ne cherchez pas à négocier le prix. Ce prix a été murement réfléchi et renégocier vous fera paraître comme quelqu’un de peu respectueux, qui n’apprécie pas le temps et les services de la travailleuse ou du travailleur du sexe à leur juste valeur. Ce prix peut paraître élevé, mais il prend aussi en compte les nombreuses heures d’administration et de préparation avant chaque rencontre. N’utilisez pas l’exemple d’autres personnes dont les services sont moins coûteux. Si les services de la personne que vous souhaitez rencontrer dépassent votre budget, allez voir la concurrence, ou gardez votre argent pour des besoins plus urgents. Certaines personnes demandent des acomptes avant la rencontre. Ces acomptes sont là pour s’assurer que la clientèle est sérieux et ira jusqu’au bout de la demande de rendez-vous. Acceptez-les et ne négociez pas. 

8- Le fait d’avoir fixé un rendez-vous ne vous autorise pas à obtenir du travail émotionnel ou sexuel par message avant le rendez-vous.Vous payez pour un service pendant l’heure de rencontre, ce qui n’inclut pas forcément des messages à caractère sexuel avant ou après cette rencontre. Continuez par ailleurs à être pleinement respectueux de la personne, qui reste un être humain comme un autre.

9- Avant le rendez-vous, assurez-vous d’être propre, avec une haleine saine et des vêtements propres. Prêtez une attention particulière à l’hygiène de vos parties génitales. Si vous faites la rencontre chez vous, assurez-vous d’avoir des draps et serviettes propres pour votre invitée. Si la rencontre a lieu chez la travailleuse du sexe, il est possible qu’elle vous demande de prendre une douche, ce que vous devez alors faire sans contester. 

C’est la moindre des choses

10- Si vous rencontrez la travailleuse du sexe chez elle, soyez systématiquement à l’heure. Arriver en retard est non seulement un signe d’irrespect, mais fera perdre du temps précieux. Prévenez en cas d’imprévu. N’arrivez pas non plus en avance car la personne a besoin de temps pour se préparer, et si tel est le cas, faites plutôt un tour du pâté de maison.

11- Lors de la rencontre, montrez le meilleur de vous-même. Soyez toujours courtois et agréable, à moins que la vulgarité ait été préalablement consentie. Que chaque partenaire traite l’autre avec dignité et respect permet de créer des expériences satisfaisantes pour les deux personnes. 

12– Lors de la rencontre, il est absolument crucial de pleinement respecter les limites mentales, physiques, sexuelles et émotionnelles de votre partenaire. Ceci est probablement la règle la plus importante. Non veut strictement dire non. Le fait d’exercer un métier lié au travail sexuel ne supprime ni la capacité à consentir, ni l’importance capitale du respect de ce consentement. L’autonomie des travailleuses et travailleurs du sexe est essentielle, et si elle ou il vous dit «non» ou «stop», respectez immédiatement cette requête. On peut vous communiquer ces limites de manière orale et explicite, mais aussi avec des indices: soyez attentifs et respectueux vis-à-vis des inconforts physiques de votre partenaire. 

Contrairement à ce que veulent faire croire les abolitionnistes et promoteurs des lois de criminalisation, vous ne possédez pas le travailleur ou la travailleuse du sexe, son corps ou son esprit. Pendant une rencontre, la personne ne devient en aucun cas votre objet sexuel dont vous pouvez disposer à votre guise. Ne poussez pas votre partenaire à faire des choses dont il ou elle ne veut pas. Dans le doute, avant d’engager une nouvelle activité, faites une demande explicite. Ne faites usage de la violence que si celle-ci a été explicitement autorisée, et uniquement dans le cadre défini. Le consentement permanent est un élément essentiel de tout acte sexuel pleinement satisfaisant et respectueux de la dignité des deux personnes, et cela vaut tout autant dans le cadre d’une relation rémunérée. Si la travailleuse ou le travailleur du sexe vous rejette et vous exclut après que vous n’avez pas respecté une de ses limites clairement explicitées, cela ne vous donne aucun droit de harcèlement ou de répandre de fausses rumeurs à son propos. La faute est de votre côté, et de votre côté seulement. 

13- Il est crucial de s’assurer que la relation sexuelle soit saine. Bien que cette responsabilité soit partagée, il incombe aussi au client ou à la cliente d’être pleinement au courant des risques et pratiques appropriées vis-à-vis des MST et IST, et de se faire tester régulièrement. Pour les clients hommes, il est par ailleurs absolument indispensable d’utiliser un préservatif: ne demandez pas à la travailleuse ou au travailleur du sexe de s’en passer, ne faites surtout pas pression pour qu’elle ou il accepte de ne pas en utiliser. Par-dessous tout, il relève de l’agression sexuelle de tenter de retirer le préservatif pendant l’acte sans que la ou le partenaire s’en rende compte, et cela vaut tout autant dans le cadre d’une relation avec rémunération. Depuis que j’écrit et prépare un livre sur l’arnaque du sida, je sais que l’on peut se passer du préservatif, ce qui rend le rapport beaucoup plus agréable… mais il faut respecter les gens faibles de mentalité vu qu’ils ont intégré le sida comme LEUR réalité et qu’ils ont peur de retrouver leur liberté d’avant l’escroquerie sida. Bravo les ordures qui ont inventé ce stress pour rendre les gens malade d’angoisse.

14- Avant, pendant, et après la rencontre, respectez aussi pleinement la vie privée de la travailleuse du sexe. Ne cherchez pas à trouver ses profils de réseaux sociaux personnels. Si vous en trouvez un par hasard, ignorez-le. Ne lui demandez pas son vrai nom: non seulement cela ne changera rien à l’authenticité de l’expérience que vous vivez, mais dans une société où le travail sexuel est criminalisé et stigmatisé, son anonymat est absolument crucial pour sa sécurité. Ne demandez pas non plus son statut relationnel: que la personne soit célibataire, en couple ou mariée n’a aucune pertinence. 

15- Respectez les limites professionnelles que pose le travailleur ou la travailleuse du sexe. Ne poussez pas la personne à avoir une relation amoureuse avec vous. Si avec le temps l’envie lui en prend, elle vous le suggérera d’elle-même. En attendant, le respect de la limite professionnelle est sain et essentiel pour toute travailleuse ou travailleur du sexe, qui cherche à clairement distinguer sa clientèle des personnes qu’elle côtoie et apprécie en dehors du travail. Le fait que la personne cherche à maintenir une relation strictement professionnelle n’est en aucun cas une indication qu’elle n’apprécie pas votre compagnie. Le paiement n’empêche pas le caractère inévitablement humain de la relation. 

16- Respectez le temps de la session pour lequel vous avez payé. Bien qu’il soit compréhensible que l’on n’aime pas être poussé à respecter l’heure, il est irraisonnable et irrespectueux de compter sur une durée plus longue que prévue. Si vous souhaitez poursuivre au-delà du temps prévu, faites-en la demande et payez la somme appropriée. Il est parfois possible que si la travailleuse ou le travailleur du sexe passe un moment agréable en votre compagnie, elle ou il vous offre d’elle-même du temps supplémentaire, mais ne poussez pas pour l’obtenir: c’est un privilège et non un droit. 

17- Le fait que vous appréciez beaucoup la travailleuse ou le travailleur du sexe que vous rencontrez ne vous autorise pas à porter un jugement sur son activité. Des commentaires tels que «tu ne ressembles pas à une escorte» ne sont pas des compliments mais des insultes envers les personnes qui ne pourraient être que vulgaires. Des questions comme «tu es si intelligente, pourquoi tu es escorte?» sont très inappropriées et impliquent de l’ignorance et/ou un grand irrespect pour leur activité.

18- Ne faites pas une surprise à votre partenaire en lui offrant les services d’une travailleuse ou d’un travailleur du sexe. Assurez-vous d’avoir son consentement, même si votre partenaire a déjà mentionné l’idée lors de discussions coquines. 

19- Bien que ce ne soit pas obligatoire, des cadeaux ou des pourboires supplémentaires sont toujours appréciés. Ce sont des signes qui participent à montrer que vous appréciez pleinement la valeur du temps et de l’investissement physique et émotionnel que vous offre la travailleuse du sexe. 

20- Si vous rencontrez une travailleuse du sexe chez elle, faites attention à la discrétion. En particulier, ne mentionnez pas tout haut la raison de votre visite alors que vous êtes devant la porte. Ne demandez pas au gardien/concièrge, si le travailleur ou la travailleuse du sexe habite bien au 3gauche!

21- Après la rencontre, si certaines travailleuses et travailleurs du sexe apprécient les comptes-rendus sur les communautés en ligne de clients, de nombreuses ne l’acceptent pas. Si vous vous êtes assuré que la personne accepte un compte-rendu, faites-le de manière honnête et élégante, sans rentrer dans tous les détails physiques. Ne mentionnez surtout pas des infos de localisation ou des détails permettant d’identifier l’adresse: la sécurité des travailleurs et travailleuses du sexe en dépend! Par-dessus tout, n’utilisez en aucun cas la menace de ces comptes rendus pour forcer la personne d’une quelconque manière.

22- Si vous rencontrez par hasard la personne dans un contexte autre que son travail, il est là encore important de respecter sa vie privée. Ne l’approchez pas à moins que vous soyez absolument sûr que cela est acceptable pour lui ou elle. 

23- Devenir un client régulier et apprécié est quelque chose qui s’obtient par les actes, et non par la parole. Il est inutile et louche d’énoncer que vous allez devenir un client régulier auprès d’une personne que vous n’avez jamais rencontrée, ou que vous avez vu peu de fois. Si vous devenez en effet un client régulier dont la compagnie est appréciée et en qui la personne a confiance, n’utilisez en aucun cas cette situation pour tenter d’obtenir d’elle des choses qu’elle refuse, ou pour tenter de monopoliser indûment son temps. Le fait que vous soyez un client régulier ne vous autorise pas à croire que tout vous est dû. 

Un objectif commun: le respect de l’autre 

Ces vingt-trois règles, ainsi que la dénonciation de la stigmatisation des travailleuses du sexe, ont toutes un objectif central commun: le respect des personnes qui exercent un travail sexuel. Ce respect est aujourd’hui attaqué par la loi elle-même, qui en pénalisant systématiquement les clients sous-entend que les travailleuses et travailleurs du sexe ne sont que des enfants incapables de consentir ou d’avoir des limites. Il est aussi sans cesse attaqué par les discours abolitionnistes si influents en France, qui considèrent toute forme de travail sexuel comme une violence insupportable: ces discours nuisent terriblement à la reconnaissance des violences réelles contre les travailleuses du sexe lorsque celles-ci ont lieu, et contribuent à déshumaniser les personnes mêmes qu’ils prétendent protéger. 

Le travail du sexe est de plus en plus dangereux

Contrairement à ce que prétend une étude, il n’est pas trop tôt pour parler des effets nocifs de la loi de pénalisation des clients.

Une manifestation à Paris, le 14 avril 2018, demandait le retrait de la loi de pénalisation des clients. | Christophe Archambault/AFP  
Une manifestation à Paris,, demandait le retrait de la loi de pénalisation des clients.

«Prostitution: la loi de 2016 n’a pas encore produit d’effets, selon une étude», pouvait-on lire mercredi 23 octobre dans une dépêche AFP relayée par la presse. Quatre ans après le vote de cette loi de pénalisation des clients et alors que les preuves s’accumulent pourtant sur le caractère extrêmement nocif de cette législation répressive, une étude co-financée par l’organisation abolitionniste Fondation Scelles et réalisée entre avril 2018 et juillet 2019 tente de sauver les meubles.

Si la situation ne s’est pas améliorée pour les travailleuses du sexe depuis 2016, explique la fondation, c’est parce que la loi n’a pas été pleinement et également appliquée sur l’ensemble du territoire. Cet élément de langage avait déjà commencé à être utilisé pour défendre la loi lors de l’audition au Conseil constitutionnel en février dernier, et mis en avant dans une tribune publiée par Libération ce 6 novembre. Son martèlement dans le débat public à l’aide d’une étude empirique ne le rend toutefois pas plus pertinent.

En effet, comme l’expliquent Junno Mac et Molly Smith dans leur livre La Révolte des prostituées, la simple existence d’une telle loi suffit à dissuader de nombreux clients. D’un côté de l’équation: le nombre de travailleuses du sexe diminue peu, puisqu’elles ont pour la plupart absolument besoin de ce travail pour subvenir à leurs besoins. De l’autre: le nombre de clients baisse à cause de la peur de se faire arrêter, même s’il y a en réalité peu d’interpellations.

La précarisation des travailleuses

La pénalisation des clients vient tragiquement renforcer le déséquilibre de pouvoir entre les travailleuses et les acheteurs de services sexuels, en la faveur de ces derniers. «La travailleuse du sexe est plus pauvre, donc elle subit plus de pression d’accepter un client qu’elle aurait sinon rejeté; elle travaille plus tard et seule; les clients les plus sympas ne viennent pas tandis que les clients les plus impulsifs ou imprévisibles restent; et elle a moins de temps pour les évaluer.»

Ces effets nocifs dramatiques pour les premières personnes censées être protégées par cette loi avaient déjà été empiriquement constatés par une large étude sortie en avril 2018 auprès de 600 travailleuses du sexe. Celle-ci relatait la manière dont la pénalisation avait aggravé la situation des travailleuses et travailleurs les plus fragiles, comme Yacine: «Se sentir fort devant le client? Non, je ne pense pas. Au contraire. […] Je le supplie pour qu’il vienne me voir. Je ne me sens pas fort, au contraire. [La loi] m’a rabaissé complètement, parce que je cours derrière le client pour qu’il accepte. Avant, j’avais le choix en fait. Le client, il venait, normal, je lui propose mon prix. Là maintenant, c’est lui qui impose les prix et c’est lui qui impose les coins. Vraiment, ça m’a rabaissé, complètement. Ça m’a rabaissé, maintenant je cours derrière le client. Comment voulez-vous que je me sente fort?»

«Avant, j’avais le choix en fait. Là maintenant, c’est le client qui impose les prix et qui impose les coins.»

Yacine, travailleur du sexe

Le nouveau modèle en place depuis 2016 remue de surcroît le fer dans la plaie par la persistance de la pénalisation directe des travailleuses du sexe elles-mêmes. En effet, en dépit de la promesse de dépénalisation des travailleuses, les villes françaises conservent tout loisir de continuer à réprimer ces dernières via des arrêtés de circonstances. Il en va ainsi de la ville de Toulouse où, dans la nuit du 24 au 25 octobre, une «opération coup de poing» a été menée, conduisant à la verbalisation de 28 travailleuses du sexe. Le silence des associations abolitionnistes est assourdissant sur ces persécutions légales à l’encontre de personnes qu’elles considèrent comme des victimes par essence.

Forte précarisation, mise en danger de la santé via un moindre recours au préservatif et mise en danger de la sécurité via un accroissement du pouvoir des clients les plus violents… La pénalisation a depuis quatre ans eu de lourdes conséquences pour les travailleuses du sexe en France. Il est à ce titre à la fois remarquable et peu surprenant que l’étude de la Fondation Scelles fasse une impasse complète sur l’expérience quotidienne des premières personnes concernées par la législation. Aucune travailleuse du sexe en activité n’a en effet été interrogée dans le cadre de ce travail d’enquête destiné à défendre la loi de 2016.

Des voix que l’on n’écoute pas

Dans une interview au Monde à l’occasion de la sortie du rapport, Grégoire Thery, administrateur de la Fondation Scelles, explique sans gêne à propos de la loi que «même s’il est trop tôt pour estimer son impact sur le phénomène prostitutionnel, lorsqu’elle est mise en place et là où elle est mise en place, [elle] donne des résultats très probants». Oui, M. Thery, les résultats de la loi prostitution de 2016 sont en effet très probants pour les principales personnes concernées, et ce sur l’ensemble du territoire français. Ces résultats probants devraient toutefois être une source de honte profonde plutôt qu’une motivation pour parader dans les médias.

On se souviendra sans peine des propos de Grégoire Thery en 2017, alors que les témoignages relatant une aggravation des violences à l’encontre des travailleuses du sexe s’accumulaient: «Cela fait douze ans que j’entends ce discours, en réalité à chaque fois qu’il y a un changement de législation ou à cause de la crise depuis 2008.»

Ainsi, pour Grégoire Thery, la voix des travailleuses ne compte pas et on peut sereinement la balayer d’un revers de main. Peu importe qu’elles rapportent une augmentation des violences et une détérioration de leur santé, cela n’a aucun poids pour les abolitionnistes. Seule compte la pureté idéologique et le symbole que représente la loi de 2016, qui doit à tout prix être défendue.

En Suède, un bilan désastreux

«On ne peut pas dire que la loi a produit des effets mesurables. […] C’est une loi complexe, il faut lui donner sa chance et du temps», explique le sociologue Jean-Philippe Guillemet dans Ouest-France. S’il est impossible de tirer des conclusions sur l’impact de la loi de 2016 en France car il serait trop tôt, peut-être peut-on se tourner vers l’étranger? Pourquoi pas, par exemple, vers la Suède qui a servi de modèle à nos cher·es parlementaires français·es lors de l’élaboration et du vote de la loi?

En effet, c’est la Suède qui, en 1999, est devenue le premier pays à mettre en place une politique de pénalisation des clients. Le 29 septembre dernier, une manifestation de travailleuses du sexe a été organisée à Stockholm pour dénoncer cette législation prétendument protectrice, et réclamer des droits. Y aurait-il de graves problèmes liés à la pénalisation des clients dans le pays qui a été érigé en modèle nordique, et ce alors que cela fait vingt ans qu’on a laissé «sa chance et du temps» à la loi?

Dans un rapport publié le 30 septembre dernier, l’association suédoise de défense des droits des travailleuses du sexe Fuckförbundet dresse un bilan sombre des vingt ans du modèle de pénalisation des clients: «Les auteurs de ce rapport […] affirment que la loi a grandement contribué à la stigmatisation et la vulnérabilité accrue des femmes (et personnes d’autres genres) qui vendent des services sexuels, contredisant les principes proclamés féministes et humanistes du législateur. Depuis 1999, les conditions de vie et de travail des travailleuses du sexe se sont considérablement détériorées à cause des tentatives exhaustives d’éradiquer l’industrie du sexe, l’ultime but du législateur.»

«Les travailleuses du sexe sentent qu’elle ne peuvent pas compter sur l’assistance de la police»

Un rapport de l’association suédoise Fuckförbundet

Vingt ans après l’adoption de la loi et en dépit de son objectif abolitionniste, il n’existe pas de données fiables démontrant une baisse du nombre de travailleuses du sexe en SuèdeIl a par ailleurs été démontré que «les personnes vendant des services sexuels en Suède prennent moins de temps pour négocier avec les clients, et que cela réduit donc leur capacité à évaluer les risques potentiels».

À l’inverse du but autoproclamé de combattre les trafics et réseaux, les travailleuses du sexe autrices du rapport suédois dénoncent également une plus grande dépendance envers les personnes tierces: «En conséquence de la baisse du nombre de clients, les travailleuses du sexe se trouvent contraintes de dépendre de tierces personnes pour faciliter leur travail, comme des managers, des propriétaires d’appartements ou de lieu de travail.»

Le rapport de l’association Fuckförbundet dénonce en outre fermement les nombreuses persécutions de la part des policiers ainsi que des autorités en charge de l’immigration, particulièrement à l’encontre des travailleuses du sexe migrantes. Les travailleuses du sexe en Suède «racontent être constamment surveillées par la police dans l’objectif d’identifier leurs clients». En conséquence, «dans ce contexte de surveillance policière et de pratiques d’identification abusives ciblant les clients, les travailleuses du sexe sentent qu’elle ne peuvent pas compter sur l’assistance de la police lors d’un incident violent».

Des travailleuses rabaissées

Dans son ouvrage Criminalising the purchase of sex – Lessons from Sweden, le chercheur Jay Levy relate les résultats de son étude de terrain conduite pendant trois ans et demi pour évaluer les conséquences de la loi. Il dénonce le caractère conditionnel de l’aide apportée aux travailleuses du sexe, qui n’est fournie que lorsqu’elles acceptent de cesser de vendre des services sexuels et concèdent un statut de victime compatible avec l’idéologie de féminisme radical prévalente. Aucune information ou matériel pour protéger la santé ou la sécurité des travailleuses du sexe en activité ne sont fournis, ces actes étant considérés en Suède comme une incitation au travail sexuel.

Enfin, Jay Levy et les autrices du rapport de l’association Fuckförbundet relatent l’intense stigmatisation que subissent les travailleuses du sexe exerçant en Suède. L’évaluation du gouvernement suédois elle-même admet que «les personnes qui sont exploitées dans la prostitution rapportent que la criminalisation a renforcé le stigma de vendre du sexe. Elles expliquent qu’elles ont choisi de se prostituer et qu’elles ne sont pas volontairement exposées à quoi que ce soit. Bien qu’il ne soit pas illégal de vendre du sexe, elles se perçoivent comme chassées par la police. Elles se sentent rabaissées en ce que leurs actions sont tolérées mais leur volonté et leur choix ne sont pas respectés.»

Des travaux récents cités par Jay Levy montrent une augmentation depuis vingt ans du soutien de la population suédoise pour des mesures de criminalisation, non seulement de l’achat, mais aussi de la vente de services sexuels. La stigmatisation ne porte donc pas que sur les clients mais aussi sur les travailleuses du sexe elles-mêmes, avec de lourdes répercussions dans leur vie quotidienne.

Les plateformes, nouvelle cible des abolitionnistes

La défense de la loi de 2016 de pénalisation des clients paraît donc parfaitement hors-sol. L’argument selon lequel il faudrait laisser plus de temps à cette loi pour qu’elle puisse déployer ses effets est scandaleuse. Non seulement au regard des données accumulées sur l’expérience quotidienne des travailleuses du sexe depuis quatre ans en France, mais aussi de celles sur les conséquences dramatiques de la pénalisation depuis vingt ans en Suède, malgré sa figure de modèle.

Ne manquant jamais une occasion de pousser toujours plus loin la précarisation et la mise en danger des travailleuses du sexe, les abolitionnistes ne s’en tiendront toutefois pas à cela: la dépêche AFP qui relaie l’étude de la Fondation Scelles finit par une reprise des propos des acteurs abolitionnistes qui «s’interrogent sur l’efficacité de la loi» pour «enrayer» l’essor du travail sexuel sur internet. Ils estiment «urgent […] de fixer les modalités d’adaptation de la loi à la prostitution par internet et de donner aux acteurs les moyens de travailler».

Les plateformes qui permettent aux travailleuses du sexe de faire la publicité de leur services sont des outils indispensables pour ces dernières, en leur évitant de recruter des clients dans la rue et améliorant donc grandement leur sécurité. Outre-Atlantique, dans le contexte des lois Sesta et Fosta votées en 2018, le quotidien des travailleuses du sexe a été bouleversé par la fermeture du site d’annonces Backpage. Ces dernières ont aujourd’hui peur d’une censure toujours plus grande de leur visibilité sur Twitter, qui pourrait conduire à la fin d’un vecteur essentiel de publicité et donc à une forte précarisation.

Les propos cités sont donc éminemment dangereux pour les travailleuses du sexe qui verraient une énième fois leurs droits et leur sécurité reculer. Ils sont malheureusement compréhensibles dans le contexte de la discussion de la PPL Avia, qui comporte un article punissant tout site internet qui aiderait les travailleuses du sexe ou se ferait intermédiaire entre elles et leurs clients. La censure des plateformes serait un coup d’autant plus dur pour les travailleuses du sexe qu’il aurait lieu dans le contexte dramatique de pénalisation des clients.

Face à l’acharnement des abolitionnistes pour rendre la vie des travailleuses du sexe toujours plus dure sans rien résoudre du problème des trafics sexuels, le législateur serait au contraire bien inspiré de défendre enfin fermement les droits et libertés de ces dernières.

De mauvais arguments mènent forcément
à une mauvaise décision

Le Conseil constitutionnel a validé la pénalisation des clients prévue par la loi prostitution de 2016, une mesure lourde de conséquences pour les travailleurs et travailleuses du sexe.

Performance au festival Snap! sur le travail du sexe, le 3 novembre 2018 à Paris | Geoffroy Van der Hasselt / AFP
Performance au festival Snap! sur le travail du sexe, le 3 novembre 2018 à Paris | Geoffroy Van der Hasselt / AFP

La législation sur le travail sexuel en France est sous le feu des projecteurs. Initiée par neuf associations –dont Médecins du monde, le Planning familial et le Syndicat du travail sexuel (Strass)– ainsi qu’une trentaine de travailleurs et travailleuses du sexe, une question prioritaire de constitutionnalité (QPC) a été lancée pour abroger le délit «d’achat d’actes sexuels» voté en avril 2016.

Après une audience au Conseil constitutionnel le 22 janvier, les «sages» de la rue Montpensier ont rendu leur décision ce vendredi 1er février: la pénalisation des clients a été maintenue.

Cela n’aura pourtant pas été faute pour les requérants de dénoncer la schizophrénie juridique consistant à criminaliser la clientèle d’une activité pourtant parfaitement licite. Comme l’a rappelé Me Spinosi lors de sa plaidoirie, le travail sexuel est aujourd’hui reconnu comme une activité professionnelle, avec déclaration obligatoire en tant que travailleur ou travailleuse indépendante, numéro de Siret, paiement des impôts et cotisations. Dans quel monde étrange la pénalisation du recours à une activité entièrement légale pourrait-elle ne pas nuire à la liberté d’entreprendre, principe pourtant constitutionnellement protégé?

La décision du Conseil constitutionnel paraît d’autant plus regrettable que les dégâts causés par la pénalisation des clients depuis sa mise en place sont aujourd’hui bien documentés. Ces dommages ont été attestés par une étude d’impact publiée en avril 2018, conduite auprès de quelque 600 travailleuses du sexe. Raréfiant le nombre de clients dans la rue, la mesure a dégradé les conditions de vie de 85% des professionnelles interrogées, en faisant plonger certaines dans une profonde précarité. La diminution des clients a aussi poussé beaucoup de travailleuses du sexe à accepter des hommes autrefois refusés car dangereux, ou encore à se plier aux demandes d’actes sexuels non protégés.

Pour mieux comprendre la lutte qui s’est jouée avec cette QPC, il faut revenir sur l’audience tenue le 22 janvier au Conseil constitutionnel. Face aux arguments des requérants demandant l’abolition de la pénalisation, de quelle manière les soutiens de la mesure ont-ils justifié la loi? L’analyse des propos des avocats qui ont défendu la répression lors de l’audience est très révélatrice de l’instrumentalisation des chiffres et des arguments moraux paternalistes utilisés par les abolitionnistes.

Pathologisation sans preuve

La pathologisation des personnes exerçant un travail sexuel tente de faire passer cette activité comme étant par essence extrêmement nocive pour celles qui l’exercent. Ainsi Me Delamarre, avocat de la Coalition pour l’abolition de la prostitution, cita-t-il une étude ProSanté de l’Institut de veille sanitaire conduite avec des associations abolitionnistes et rendue publique en 2013 pour avancer que les travailleuses·eurs du sexe auraient un taux de suicide «douze fois plus élevé que la population générale». MeMéplain, avocate pour l’association Équipes d’action contre le proxénétisme, a utilisé ce même rapport pour appuyer sa dénonciation du «fléau» que représente pour elle le travail sexuel.

Le chiffre concernant les suicides n’est pourtant nulle part présent dans l’étude ProSanté, qui mentionne seulement un chiffre de 21% de travailleuses du sexe ayant eu au moins une pensée suicidaire dans les douze derniers mois, contre 3% à 4% dans la population générale.

Cette étude souffre toutefois d’un biais de sélection très important qui la rend non représentative, comme expliqué dans son résumé même: «Compte tenu des structures sollicitées [des associations de réinsertion pour personnes souhaitant cesser le travail sexuel, ndlr], cette étude n’est pas représentative de l’ensemble de la population des personnes en situation de prostitution en France.»

Me Méplain n’a pas hésité non plus à mentionner une «véritable prise de conscience des professionnels de santé», qui «comparent désormais volontiers les conséquences psychologiques subies par les victimes du système prostitutionnel au stress post-traumatique des vétérans de guerre». Où sont les références scientifiques avancées pour soutenir une telle affirmation?

Les travailleuses·eurs du sexe ne souffrent pas d’une plus mauvaise santé que le reste de la population.

En 2016, la Haute autorité de santé publiait un vaste travail sur l’état sanitaire des travailleuses·eurs du sexe en France. La partie du rapport sur la santé mentale n’évoque pas de taux de suicide supérieur à celui de la population générale, ou de symptômes similaires à ceux du syndrome de stress post-traumatique. Le document met plutôt en lumière le manque de données rigoureuses permettant de faire le lien entre l’exercice du travail sexuel et la survenue de troubles mentaux.

Me Delamarre, s’adressant aux membres du Conseil constitutionnel, a décrit avec ces mots la vie des travailleuses·eurs du sexe: «Une vie de contrainte, une vie de douleur et surtout, ne n’oubliez pas, dans l’immense majorité des cas, une vie brève.» Il s’agit une nouvelle fois d’un mensonge, puisque rien ne permet d’affirmer que l’espérance de vie des personnes concernées serait plus faible que celle de la population générale.

Le rapport de la Haute autorité de santé pointe au contraire le fait que les travailleuses·eurs du sexe ne souffrent pas d’une plus mauvaise santé que le reste de la population, hormis une exposition aux agressions plus fréquente, que l’on pourrait lier au dispositif législatif et au contexte de stigmatisation que subissent ces personnes.

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Assimilation indue à la traite des êtres humains

L’assimilation de l’écrasante majorité des personnes exerçant un travail sexuel à des personnes victimes de traite des êtres humains est un autre élément-clé de la stratégie abolitionniste, et les arguments de cette nature n’ont pas manqué lors de l’audition au Conseil constitutionnel du 22 janvier.

Nous avons ainsi eu droit à un «portrait-robot de la personne prostituée en France» par Me Delamarre, qui a décrit une jeune femme nigériane, souvent mineure, contrainte au travail sexuel par la violence et des menaces de violences contre sa famille.

Le représentant du Secrétariat général du gouvernement, Philippe Blanc, a cité pour sa part un rapport de 2014 du Parlement européen, selon lequel pas moins de 90% des travailleuses du sexe dépendraient d’un proxénète. Ce rapport a pourtant été, peu après sa publication, lourdement critiqué par quatre-vingt-six universitaires dénonçant l’utilisation de chiffres«inexacts ou biaisés».

Philippe Blanc a utilisé le chiffre classique de 90% de travailleuses du sexe qui seraient d’origine étrangère. Or d’une part, le fait qu’une travailleuse du sexe soit migrante n’implique pas nécessairement qu’elle soit victime de traite et d’autre part, ce chiffre est extrêmement biaisé, puisqu’il provient du nombre d’arrestations policières pour racolage, à l’époque où cette infraction existait encore.

Comme l’explique Thierry Schaffauser, membre du Syndicat du travail sexuel, ce chiffre «ne concerne que le travail sexuel de rue, pourtant de plus en plus minoritaire sur l’ensemble de l’industrie du sexe» et ne peut donc «pas être transposé à l’ensemble de la France».

Lors de l’audience, Me Uzan-Sarano, avocat de l’Amicale du nid et de Zéromacho, a mentionné le chiffre complètement fantaisiste de «99% de victimes de la prostitution» qui feraient face aux «1% d’adeptes de la supposée prostitution choisie», sans le moindre début de preuve.

Bien qu’il soit urgent de combattre ces réseaux, on est très loin de l’écrasante majorité fantasmée par les groupes militants pro-pénalisation.

Quelle est donc l’ampleur réelle du phénomène de traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle en France? Bien qu’il n’y ait pas de chiffre parfaitement fiable et précis, tant les estimations du nombre de travailleuses·eurs du sexe en France sont variables, le phénomène représenterait en France entre 3% et 17% des personnes en question –la limite supérieure de 17% provenant de cette même association abolitionniste qu’est l’Amicale du nid, représentée par Me Uzan-Sarano.

Bien que ces chiffres soient substantiels et qu’il soit urgent de combattre ces réseaux, on est très loin de l’écrasante majorité fantasmée par les groupes militants pro-pénalisation.

Invalidation de l’objectif de lutte contre la traite

Nuire à la traite des êtres humains est un objectif partagé par tous et toutes. À ce titre, il serait légitime de nuire à la liberté d’entreprendre des travailleuses·eurs du sexe en s’attaquant à leurs clients, a expliqué Philippe Blanc aux membres du Conseil constitutionnel, car «la demande d’actes sexuels tarifés expose les personnes qui se prostituent au risque d’être victime d’une exploitation sexuelle, et contribue à une situation qui est propice au développement des réseaux de traite». C’est l’un des principaux motifs utilisés par les «sages» pour justifier sa décision.

Les phénomènes d’exploitation et de traite des êtres humains sont toutefois loin d’être exclusifs à l’industrie du sexe. D’après l’Organisation internationale du travail des Nations unies, en 2016, environ 20% des personnes victimes de traite dans le monde étaient forcées à exercer un travail sexuel. Le reste des victimes étaient exploitées dans des secteurs comme le travail domestique, le BTP ou l’agriculture.

On ne doute pas que le représentant du Secrétariat général du gouvernement sera prompt à nous expliquer que la liberté d’entreprendre peut également être restreinte dans ces domaines sans craindre d’enfreindre la Constitution. Qu’attend l’État français pour pénaliser l’ensemble des clients des professionnels faisant du ménage à domicile? Qu’attendent les abolitionnistes pour exiger la criminalisation du secteur de l’agriculture?

L’autonomie des travailleuses·eurs du sexe a été grandement réduite, et il paraît peu surprenant que les réseaux de traite aient pu prospérer sur ce terreau fertile.

Si on décèle ici un manque de cohérence qui laisse perplexe, quid de l’efficacité de la loi de 2016 sur le phénomène de traite à des fins d’exploitation sexuelle en France? D’après Me Questiaux, il est absolument évident que la loi de pénalisation des clients a eu en effet positif de réduction de la traite. L’avocate s’est toutefois bien gardée de citer des chiffres pour appuyer ses propos –et on comprend aisément pourquoi.

Les chiffres de l’Office central de répression de la traite des êtres humains pointent un quasi doublement des cas de traite à des fins d’exploitation sexuelle entre 2016 et 2017. La dissuasion des clients ayant fait son effet dès le passage de la loi, l’autonomie des travailleuses·eurs du sexe a été grandement réduite, et il paraît peu surprenant que les réseaux de traite aient pu prospérer sur ce terreau fertile. Le principal argument justifiant la pénalisation des clients d’une activité pourtant licite se trouve ainsi entièrement invalidé.

Discours moral dangereux

«La prostitution, qu’est-ce que c’est? C’est l’utilisation du corps d’une femme pour du sexe par un homme, il donne de l’argent, il fait ce qu’il veut.» C’est avec cette citation d’Andrea Dworkin que Me Pollet Rouyer, représentant l’Association contre les violences faites aux femmes au travail, commence sa plaidoirie. Ce propos est extrêmement grave, car il perpétue cette idée que les clients pourraient s’absoudre des limites que posent les travailleuses·eurs du sexe.

Non, le paiement d’un client pour un travailleur ou une travailleuse du sexe ne donne pas l’autorisation de disposer de son corps comme il le souhaite. La location d’une chambre d’hôtel nous donne-t-elle le droit d’y faire l’ensemble des choses qui nous plaisent? Le paiement pour les services d’un professeur de solfège à domicile implique-t-il le droit de disposer librement de cette personne? Pourquoi en irait-il autrement avec le travail sexuel? Pourquoi y aurait-il des limites claires à l’utilisation de toute prestation de service dans l’ensemble des industries, à l’exception toute particulière de celle du sexe?

Les travailleuses·eurs du sexe posent des limites en amont, en choisissant les personnes à qui elles acceptent de fournir des services. Elles posent également des limites strictes sur les actes inclus dans la prestation de service. Il est toujours extrêmement grave qu’un client outrepasse ces limites. Les abolitionnistes, en répétant à tort et à travers le mythe selon lequel les clients «possèderaient» le corps des travailleuses·eurs du sexe, causent énormément de difficultés à ces personnes, qui font face à d’innombrables clients se croyant tout permis.

D’après Me Pollet Rouyer, le travail sexuel consisterait pour les clients à «imposer par l’argent ce qu’ils ne peuvent pas obtenir dans un cadre égalitaire et démonétisé». Pourquoi restreindre cette analyse au seul travail sexuel? Combien d’employés et d’entrepreneurs continueraient en France à travailler s’ils n’étaient pas payés par leur entreprise ou leurs clients? MePollet Rouyer elle-même fournirait-elle ses services d’avocate si elle n’était pas rémunérée? Faudrait-il donc pénaliser les clients de Me Pollet Rouyer, puisque ces clients imposent à cette dernière des actes qu’ils ne pourraient pas obtenir d’elle dans un cadre égalitaire et démonétisé?

Victimisation à marche forcée

Non, Me Delamarre, les clients des travailleuses·eurs du sexe n’«imposent»pas un «acte sexuel contre une contrainte financière». Affirmer une telle chose revient à annihiler toute capacité à formuler des choix aux personnes adultes exerçant un travail sexuel. Cette idée est une nouvelle fois extrêmement dangereuse, car si comme l’affirme Me Delamarre, «le consentement est un leurre», comment différencier chez les travailleuses·eurs du sexe les actes consentis des actes non consentis? Si l’ensemble des services sexuels que fournissent les personnes exerçant un travail sexuel sont des viols, comment prendre au sérieux les dépôts de plaintes de travailleuses·eurs du sexe lors qu’il y a réellement viol?

Non, Me Pollet Rouyer, «si les prostituées sont d’accord», cela n’implique en rien qu’elles soient «responsables de leur situation, et responsables des violences qu’elles subissent». Il paraît ubuesque de devoir encore le répéter en 2019: une victime n’est jamais responsable de l’agression qu’elle subit. Qu’une victime se soit habillée de manière sexy ou qu’elle exerce un travail sexuel, il n’est rien de moins qu’absolument scandaleux d’affirmer que la responsabilité se trouverait de son côté. Les pompiers sont-ils responsables des violences qu’ils subissent, puisqu’ils consentent à leur métier? Faudrait-il que les conducteurs de bus qui se font agresser s’en prennent à eux-mêmes, puisqu’ils sont d’accord avec leur job?

Non, Me Questiaux, le travail sexuel ne repose pas par essence sur «un principe de loi du plus fort». Cette loi du plus fort, c’est vous qui y avez terriblement contribué en promouvant la loi de pénalisation des clients de 2016. Cette pénalisation a dissuadé de nombreux clients, et a de ce fait précarisé et les travailleuses·eurs du sexe, qui doivent désormais accepter des personnes et des actes autrefois refusés, comme l’a démontré l’enquête rendue publique en avril 2018. Par ailleurs, des phénomènes de pression et de domination n’ont-ils pas également massivement lieu dans le cadre de relations non-tarifées? Ne faudrait-il alors pas exercer une répression légale contre l’ensemble des relations sexuelles et amoureuses?

Comment les «sages» de la rue Montpensier ont pu se laisser convaincre par tant d’arguments mêlant fausses statistiques, morale personnelle et paternalisme?

Non, Me Questiaux, les travailleuses·eurs du sexe ne font pas preuve d’«auto-détestation» lorsqu’elles et ils refusent de se voir comme des victimes. Imaginons un instant qu’un mouvement d’abolition de l’hôtellerie clame que l’ensemble des personnes travaillant dans cette industrie sont des victimes qu’il est urgent de sauver en les faisant cesser cette activité. Lorsque ces personnes contestent fermement cette victimisation et demandent plutôt de meilleures conditions de travail, les abolitionnistes persistent et jurent qu’elles se voilent la face et font preuve d’auto-détestation en refusant de se reconnaître comme victimes. Que penserait-on de tels propos? L’absurdité scandaleuse de ce militantisme hors sol et insultant serait sans aucun doute très largement dénoncée et reconnue comme indigne. Pourquoi devrait-il en aller autrement quand il s’agit de travail sexuel?

Comment les «sages» de la rue Montpensier ont pu se laisser convaincre par tant d’arguments mêlant fausses statistiques, morale personnelle et paternalisme? Les menaces de remise en cause du «contrat social français»ou d’affront à «notre système fraternel» vaillamment brandies par MeQuestiaux lors de l’audience étaient-elles si convaincantes?

La chape de plomb morale maintenue par le mouvement abolitionniste sur le climat intellectuel et politique français n’est sûrement pas étrangère à cette décision. La préservation de cette pureté morale se fait toutefois aux dépens des travailleurs et travailleuses du sexe, qui continueront à souffrir terriblement de cette loi faussement protectrice qui les précarise et met en danger leur santé et leur sécurité.

Pénalisation des clients:
l’insécurité grandissante des prostituées

Il y a un an, la France a rejoint le camp des pays européens sanctionnant les clients de prostituées.
la France a rejoint le camp des pays européens sanctionnant les clients de prostituées. 

En avril 2016, l’Assemblée nationale adoptait une loi pénalisant les clients de prostituées. Un an après, alors que certaines associations se félicitent d’un bilan “très positif”, certaines prostituées du bois de Boulogne dénoncent un quotidien paupérisé et teinté de violence.

La nuit tombe sur le bois de Vincennes, près de Paris. Deux jeunes nigérianes tentent d’arrêter des voitures qui roulent au pas. “Elles n’ont pas 17 ans et prennent tous les risques pour travailler, c’est la perversité de cette loi, elle ne s’attaque pas aux réseaux de proxénétisme qui sont pourtant la racine du problème”, lance Sandra*, prostituée dans le bois depuis 20 ans. 

Après d’âpres débats, la France a rejoint le 6 avril 2016 le camp des pays européens sanctionnant les clients de prostituées. En un an, la pénalisation de l’achat d’actes sexuels a permis l’interpellation de 804 clients, selon le collectif Abolition 2012, qui regroupe 62 associations de lutte contre la prostitution. Dans la majorité des cas, les clients ont reconnu les faits et ont écopé d’amendes: de 150 euros à 500 euros le plus souvent, bien que le texte prévoit des montants allant jusqu’à 1500 euros et 3750 euros en cas de récidive. 

“Ce bilan est très positif et donne tort à ceux qui ont répété que cette loi était inapplicable, se félicite auprès de L’Express Grégoire Théry, responsable des politiques publiques au Mouvement du Nid. Alors que chaque année, 1500 personnes prostituées étaient arrêtées pour délit de racolage, aucune ne l’a été pour ce motif depuis un an.” 

Des clients “qui n’ont peur de rien” 

Pourtant, Sandra ne décolère pas. Prostituée depuis 40 ans, elle dit avoir vu sa clientèle diminuer de 70%. La peur de se faire pincer a fait fuir ses habitués: “Ils viennent au compte-goutte et nous avons beaucoup de ‘mauvais’ clients, ceux qui marchandent les prix, veulent plus de choses pour moins cher ou faire l’amour sans préservatif, le tout sous prétexte qu’ils prennent des risques pour venir nous voir”. Certaines ont donc cassé les tarifs, jusqu’à 10 euros la passe.  

“Avec la baisse du nombre de clients, on survit, on vient juste pour pouvoir se nourrir”, abonde Florence* auprès de L’Express. Celle qui travaille aussi dans sa camionnette au bois de Vincennes a des clients qu’elle “ne souhaite à personne”. Négociations et passes rapides et discrètes, Florence déplore “la peur de certains hommes qui veulent faire leur affaire très vite” et souvent la “bousculent”.  

C’est l’un des dangers soulevés par ces femmes: l’insécurité. “Elle n’a jamais été aussi grande”, selon Sandra. Ses clients sont “ceux qui n’ont peur de rien, surtout pas de se faire arrêter par la police, les plus respectueux ont déserté, ils ne veulent pas voir l’amende arriver chez leur femme”. Entre novembre et janvier, il y aurait ainsi eu trois agressions graves de prostitués à Vincennes, selon Sandra qui cite celle d’une prostituée sérieusement brûlée

Les réseaux de proxénétisme “se portent très bien”

“Cela fait 12 ans que j’entends ce discours, en réalité à chaque fois qu’il y a un changement de législation ou à cause de la crise depuis 2008”, nuance Grégoire Théry. L’un des objectifs de cette loi était effectivement de diminuer le nombre de clients. “On s’achemine donc forcément vers une baisse potentielle de revenu”, reconnaît l’associatif. Quant à l’augmentation des violences, “elles sont invérifiables”, affirme l’associatif qui préfère comparer l’absence d’homicide de prostitués dans une Suède abolitionniste aux 70 homicides aux Pays-Bas qui ont légalisé la prostitution. 

Cette loi devait également renforcer la lutte contre les réseaux de proxénétisme. Mais selon Françoise Gil, présidente de l’association des Amis du bus des femmes, elle est au contraire “catastrophique”: “Les réseaux se portent très bien, et avec la baisse des prix et la recrudescence des violences, la situation s’aggrave pour les femmes les plus vulnérables, les étrangères qui ont des proxénètes ou les toxicomanes.” En France, l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains a recensé 30 000 personnes se prostituant, dont 83 % d’étrangères. 

“Il y a une sale ambiance dans le bois” 

Sandra ne veut pas faire “la publicité” de son métier mais aimerait que l’on reconnaisse qu’il va “au-delà du sexe”: “On s’occupe des handicapés, des mecs seuls à en crever, de ceux qui ont des problèmes de prostate ou du diabète et ne peuvent pas avoir d’érections normales.” “Il y a une sale ambiance dans le bois et la situation des filles des réseaux n’a pas changé, ajoute Florence. Les hommes en grosses voitures les déposent quotidiennement, tout le monde les voit, et la police ne fait rien.”  

Grégoire Théry concède que “la police manque de moyens pour démanteler les réseaux”. D’autant que la vraie bataille semble se jouer ailleurs. Aujourd’hui, la prostitution a basculé sur la toile où des femmes vendent leurs corps en quelques clics. Un phénomène que cette loi ne peut enrayer: “La police n’est pas outillée pour faire face alors que 66% de la prostitution s’y déroule désormais.” D’ailleurs, Florence en est sûre. Beaucoup de ses anciens clients surfent désormais sur des sites de rencontre. 

Obtention de titres de séjour, aides financières, accès à des logements. La pénalisation des clients était la mesure phare d’un texte plus global visant à favoriser les aides pour sortir de la prostitution grâce à des mesures d’accompagnement social. Grégoire Théry ne cache pas que “cela va être compliqué à mettre en place”. Il voit pourtant dans l’instauration de commissions départementales chargées d’étudier les dossiers de celles ou ceux souhaitant bénéficier de ces mesures “une avancée majeure”.

Le nude est devenu un outil politique pour les travailleuses du sexe

Se dénuder sur les réseaux pour défendre ses idéaux ou inciter le public à s’engager est une arme fatale pour les sex workers. 

«L'image peut être un moyen de s'engager dans des causes, et elle frappe plus que les mots.» | Dainis Graveris via Unpslash.
«L’image peut être un moyen de s’engager dans des causes, et elle frappe plus que les mots.» | Dainis Graveris via Unpslash.

Un peu plus tôt dans l’année, les flammes consumaient l’Australie et faisaient naître une héroïne d’un nouveau genre, sans cape ni vêtements: Kaylen Ward. En échange de la preuve d’un don de dix dollars minimum à une collecte de fonds pour aider le pays à lutter contre les feux de brousse, la jeune femme se proposait d’offrir des nudes (photos dénudées).

Preuve (s’il en est besoin) que le sexe est vendeur: sa collecte aurait levé pas moins d’un million de dollars, lui valant de se faire surnommer «La Philanthrope nue» et de faire couler l’encre de médias du monde entier. Il n’en fallait pas plus pour inspirer d’autres travailleurs et travailleuses du sexe à travers le globe, qui en cette année 2020 catastrophique avaient le choix niveau causes à soutenir.

La tendance s’est confirmée sur Twitter avec la naissance du hashtag #NudesForCharity, transformant le selfie à poil en récompense pour inciter les gens à soutenir des œuvres caritatives. «Envoyez-moi un DM [message direct, ndlr] sur OnlyFans avec une preuve d’une donation de plus de 10$ à n’importe quel groupe de support au mouvement BLM [Black Lives Matter, ndlr] et je vous enverrai gratuitement des nudes, fraîchement sortie de la douche», postait sur Twitter Kayla Robinson, connue sous le pseudo Sage The Flame.

Alors que le mouvement prenait de l’ampleur, cette travailleuse du sexe noire établie à Miami a réfléchi à une manière de s’investir à travers sa présence sur la toile. Promettant des contenus «juteux» aux personnes les plus généreuses, la jeune femme estime avoir récolté entre 75 et 100 dollars, et compte bien réitérer l’opération: «Je suis contente que des personnes me suivent parce qu’elles me trouvent sexy et attirante, mais aussi parce qu’elles estiment ma vie en tant que femme noire et être humain.»

Capter l’attention par l’image

De l’autre côté de l’Atlantique, dans l’Hexagone, l’afro-féministe Bertoulle Beaurebec a également mis en lumière des associations qui luttent contre le racisme en montrant un peu de chair. «Ça a permis de sensibiliser des personnes qui me suivaient pour mon contenu porno, mais n’étaient pas nécessairement politisées. La majorité de mes fans sont des hommes et des femmes blanches cisgenres qui vivent loin des réalités des personnes queers et racisées», explique l’actrice, déjà habituée à se servir de ses réseaux pour militer en faveur d’un féminisme intersectionnel et pro-choix.

«L’image peut être un moyen de s’engager dans des causes, et elle frappe plus que les mots, car elle fait appel aux pulsions et aux passions», confirme Hélène Bourdeloie, sociologue du numérique et maîtresse de conférences à la Sorbonne Paris Nord. 

«Ça a permis de sensibiliser des followers qui n’étaient pas nécessairement politisés.»

Bertoulle Beaurebec, travailleuse du sexe afro-féministe

Sans compter que cette formule deux en un, qui rend sexy des luttes sociales en mêlant porno et politique, intervient dans un contexte complexe et traversé de remises en question du système établi.

«De nombreuses affaires sont survenues qui ont affecté les femmes, de nombreuses revendications en termes de maîtrise de son corps, des revendications s’inscrivant dans des rapports sociaux de genre et de race… retrace la sociologue. Ces mouvements se sont exprimés sur les outils numériques pour faire émerger des prises de conscience et donner la parole aux minorités, aux dominés et se soulever contre des pouvoirs dominants.»

OnlyFans et la révolution du porno

Parmi ces outils numériques, impossible de ne pas citer la plateforme OnlyFans qui a littéralement explosé avec le confinement. Le réseau social a déclaré avoir enregistré une hausse de 75% de ses inscriptions en mars et avril et bousculait dans le même temps la consommation d’images pornographiques et l’industrie du porno en général.

Car OnlyFans, qui favorise la proximité, met directement en relation les créateurs et créatrices de contenus –majoritairement des femmes– et leur public, qui paie pour avoir accès à leurs photos ou vidéos. «Le succès d’OnlyFans, pur produit des bouleversements du porno avec l’avènement d’internet dans les années 1990, est caractéristique d’une génération qui a grandi avec le smartphone, les nude pics et un rapport très décomplexé à la sexualité», écrit le journaliste Patrick Thévenin dans Les Inrockuptibles

Le commerce de selfies dénudés s’est alors largement démocratisé, pendant une période où tournages, rencontres IRL et shows au strip-club étaient à l’arrêt complet. Jean-Baptiste Bourgeois, planeur stratégique chez l’agence créative We are Social, interrogé par l’ADN, parle même d’une «économie du nude» qui a pleinement pris son essor avec OnlyFans. Le nude s’échange, se vend… et prend une valeur politique.

Le nude solidaire

Mia More, escort et camgirl, se photographie surtout pour garder le contact avec ses clients entre deux rendez-vous. Mais aussi, plus récemment, pour sensibiliser son public à la précarité de ces femmes et hommes sex workers durant le confinement. Alors que les initiatives de solidarité se multipliaient pour remercier le personnel soignant et soutenir les commerçant·es contraint·es de baisser le volet, les personnes exerçant dans le domaine du sexe voyaient leurs revenus taris à la source.

Pour aider ses collègues dans l’urgence, la jeune femme qui est également membre du STRASS, le syndicat du travail sexuel en France, s’est servie de son corps et de son réseau. «On s’est inspiré du Ice Bucket Challenge [en 2014, pour soutenir la recherche sur la maladie de Charcot, ndlr] pour lancer le Cagnotte Strass Challenge: on se versait de l’eau sur un T-shirt blanc histoire d’attirer le regard de nos followers, puis on donnait le lien renvoyant vers la cagnotte». Après avoir mouillé son T-shirt pour promouvoir la collecte, Mia envoyait des nudes aux internautes ayant participé en guise de remerciement. Bilan de l’opération: près de 70.000 euros ont été récoltés avant d’être redistribués par enveloppes de 120 euros mensuels à des travailleurs et travailleurses du sexe à travers la France. 

Si Kayla, Bertoulle et Mia citent toutes trois le cas Kaylen Ward comme source d’inspiration, la manipulation vertueuse du désir ne constitue pas une nouveauté en soi: les réseaux sociaux, à l’instar d’OnlyFans, ont simplement simplifié et démocratisé la démarche. «Depuis que j’ai rejoint l’industrie du film pour adultes en 2010, j’ai toujours vu mes collègues acteurs et actrices, et hommes et femmes performatrices donner à des œuvres caritatives», pose l’actrice X américaine Tasha Reign.

«On se versait de l’eau sur un T-shirt blanc pour attirer le regard, puis on donnait le lien vers la cagnotte.»

Mia More, escort-camgirl et membre syndicat du travail sexuel en France

Même si désormais «il est plus facile que jamais de mener des actions participatives sur les réseaux sociaux et de lever des fonds à travers nos contenus», le porno pour la charité pré-existe à Twitter, Snapchat et OnlyFans. Tasha Reign se remémore notamment l’exemple de Jessica Drake: en 2001, cette pornstar qui travaille pour la société de production Wicked Pictures avait vendu ses nudes pour aider les victimes du 11-Septembre. Bien avant les feux de brousse en Australie, donc.

Reste le hashtag #NudesForBernie sur Twitter, qui au lieu de grands discours militait pour le candidat démocrate Bernie Sanders –en 2016 puis en 2020– à coups de photos NSFW. Cela n’aura pas suffit à changer la face de l’élection présidentielle, mais qui sait quelles formes prendront les campagnes électorales demain.

Tinder et Grindr, nouveaux lieux de la prostitution

Les applis de rencontres sont devenues un outil privilégié pour proposer et trouver des relations sexuelles rémunérées.

«Régulièrement, si je ne répondais pas à un mec sur Grindr, il me disait: “Je paye.” J'ai dû le faire cinq fois, c'est de l'argent hyper facile.» | Chris Delmas / AFP
«Régulièrement, si je ne répondais pas à un mec sur Grindr, il me disait: “Je paye.” J’ai dû le faire cinq fois, c’est de l’argent hyper facile.» | Chris Delmas / AFP

«Je recherche aussi bien une relation sérieuse que du fun, ou même une relation simplement tarifée», lance Watson, 62 ans, dans une discussion sur l’application de rencontres Tinder.

Pour une jeune femme d’une vingtaine d’années, le phénomène n’est pas rare. Il suffit de swiper sur la droite une dizaine de profils d’hommes plus âgés, pour que vingt minutes plus tard, on lui propose de la rémunérer contre une relation sexuelle.

Cette pratique est interdite en France; depuis 2016, la loi punit d’une amende de 1.500 euros «le fait de solliciter, d’accepter ou d’obtenir des relations de nature sexuelle d’une personne qui se livre à la prostitution».

Contournement des limites d’âge

Moins visible que dans la rue, la prostitution en ligne prolifère. Dévoilé le 4 juin, un rapport de la Fondation Scelles, une association de lutte contre la prostitution, la qualifie de «fléau en pleine expansion».

C’est sur Grindr, une application de rencontres gays, que Vénus, 21 ans, a commencé à se prostituer: «Un jour, un type m’a envoyé par message le sigle euro sur Grinder, c’est comme ça que j’ai commencé à me prostituer.»

La femme transgenre a aussi proposé ses services sur Tinder et travaille désormais sur un site d’escorts. Militante au Syndicat du travail sexuel (Strass), elle participe aux actions de l’organisation, qui souhaite que la prostitution soit reconnue comme un travail à part entière.

«Je dois avoir vingt-sept adresses mails différentes. Il suffit de recréer un nouveau compte.»

Vénus

À son début dans le métier, Vénus avait 16 ans. Il faut normalement être majeur·e pour pouvoir utiliser une appli de rencontres, mais la règle peut être contournée en changeant son année de naissance.

Arthur Melon, membre de l’association Agir contre la prostitution des enfants, confirme que des mineur·es sont contacté·es par des inconnus via les applications pour des relations tarifées –une méthode qui les amène d’après lui à relativiser la relation: «Les victimes parlent plutôt d’escorting, d’activité, mais pas de prostitution. Parce qu’elles se disent qu’elles ne sont pas sur le trottoir, ou parce que l’étiquette est trop dure à porter.» 

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Sanction peu probable

Dans le règlement de Tinder, une section intitulée «Prostitution et trafic» prévoit qu’«il est formellement interdit de promouvoir ou d’encourager des services sexuels payants, du trafic d’êtres humains ou d’autres actes sexuels non consentants [sic]. Si vous le faites, votre compte sera banni de Tinder».

Une sanction aisément déjouée par Vénus, dont le compte a été supprimé à plusieurs reprises: «Je dois avoir vingt-sept adresses mails différentes, ironise-t-elle. Il suffit de recréer un nouveau compte.»

Pour éviter le bannissement, elle précise qu’il ne faut surtout pas indiquer dans sa description que l’on souhaite être rémunéré·e, «ni mettre un emoji euro, carte bancaire ou tout ce qui évoque de l’argent».

La Fondation Scelles déplore que les applications comme Tinder ou Grindr –qui n’ont pas donné suite à nos questions– ne cherchent pas réellement à lutter contre la prostitution et préfèrent rester dans un «déni de connaissance»«Si Tinder supprime des comptes, c’est qu’ils savent que la plateforme est utilisée à d’autres fins. Le problème, c’est que ça coûte de l’argent pour mettre des moyens luttant efficacement contre ces dérives.» 

De fait, on repère aisément sur Tinder des profils de jeunes femmes dont la description présente le sigle euro, voire la mention: «Je suis une travailleuse du sexe.» 

Joy* n’a pas souhaité témoigner, mais elle explique que son profil n’a jamais été supprimé et ajoute qu’il existe certains codes pour montrer que l’on souhaite se faire rémunérer –«mettre des roses en photo, par exemple».

L’application de rencontres pourrait-elle être pénalement sanctionnée pour proxénétisme? Peu de chances que cela arrive, pointe Denis Ponton, ancien patron de la brigade des mœurs de Strasbourg: «À mon avis, s’il y avait une instruction, il y aurait un non-lieu. Mettre les moyens à disposition de la prostitution, c’est du proxénétisme. Il faudrait pouvoir établir que Tinder et Grinder sont au courant que leur application sert d’usage pour la prostitution. C’est très compliqué.»

Sentiment d’anonymat

Tom* s’est lui aussi prostitué en passant par Grindr, mais à la différence de Vénus, il ne se revendique pas travailleur du sexe. «Je sais pas si on peut dire que j’ai commencé à me prostituer, relativise-t-il. Régulièrement, si je ne répondais pas à un mec sur Grindr, il me disait: “Je paye.” J’ai dû le faire cinq fois, c’est de l’argent hyper facile.» 

Le jeune homme de 25 ans raconte qu’il a perçu cela comme une opportunité pour «sortir de la dèche». Grindr lui a fait sauter le pas; sans l’application, il ne se serait jamais prostitué, il l’assure «à 2.000%».

Son ami Pierre* a également fait ses premières passes après une proposition sur une application de rencontres classique, avant de créer un profil sur un site dédié à l’escorting.

Une étude du Mouvement du nid, une association abolitionniste, estime que 60% des personnes se prostituant passent par internet. Le rapport de la Fondation Scelles affirme quant à lui qu’internet représente deux tiers de la prostitution.

«Il est difficile de chiffrer la prostitution sur internet puisqu’elle n’est pas visible», nuance Vincent Rubio, chercheur en sciences sociales à l’université Paris-Nanterre. Autre difficulté: la prostitution peut être discontinue. Certaines personnes préfèrent utiliser les applications de rencontres pour s’y adonner de façon ponctuelle.

«Internet permet cette discrétion, et donne surtout un sentiment d’anonymat», fait remarquer le chercheur, qui a réalisé de nombreux entretiens avec des hommes se prostituant.

Plus simple que dans la rue

Pierre et Tom reconnaissent qu’ils ne seraient jamais allés dans la rue pour le faire. «Je ne l’ai même jamais envisagé», garantit Pierre. «Non mais dans la rue, je ne l’aurais vraiment jamais fait, insiste Tom. Je sais pas si internet est moins dangereux, mais c’est plus simple: certains te commandent une voiture pour te chercher, souvent tu bois d’abord un verre. Ce n’est pas comparable.» 

Les deux étudiants décrivent cette période de prostitution «comme un passage dans [leur] vie»«un moyen de se faire de l’argent facilement en peu de temps» –les tarifs varient énormément, mais ils disent avoir été payés 150 euros de l’heure en moyenne.

Vénus a commencé sur internet et ne s’est prostituée qu’une seule fois dans la rue –une expérience qu’elle ne compte pas renouveler: «Déjà, t’es moins en sécurité, parce qu’il faut t’isoler pour ne pas te faire prendre. Et puis tu gagnes beaucoup moins que sur internet!» 

Depuis, elle n’utilise que ponctuellement Grindr ou Tinder et préfère passer par des sites de rencontres où l’on trouve également des annonces de prostitution. L’un des plus utilisés s’appelle PlanetRomeo.

L’argent n’est pas le seul avantage d’internet, avance Vénus: «Tu échanges d’abord par message avec la personne, c’est beaucoup plus simple de refuser la relation si tu ne le sens pas.» 

«Internet donne la sensation d’être protégé: on n’est pas en public, il suffit d’être sur son ordinateur chez soi.»

Vincent Rubio, chercheur en sciences sociales

Le recours à internet pour se prostituer apparaît comme une évidence pour Gustave, 22 ans: «Vu que je suis un millennial, internet, c’est vraiment un outil auquel je suis habitué. La création d’un profil, c’est un truc hyper naturel: tu mets des photos, tu rédiges une description et c’est en ligne. Je trouve ça très intuitif.» 

Cet argument de la facilité se retrouve également du côté des clients. Watson, qui a déjà payé pour une relation initiée sur Tinder, se justifie: «Au début, j’étais tout naïf et romantique, puis je me suis rendu compte qu’il y avait quelques travailleuses du sexe sur l’application.» 

Selon Vincent Rubio, «internet donne la sensation d’être protégé: on n’est pas en public, il suffit d’être sur son ordinateur chez soi. En un clic, on tombe sur une multitude d’annonces».

Le chercheur, qui a récemment travaillé sur le sujet des clients homosexuels, explique que plus on est «vieux sur le marché de la rencontre», plus cela peut être difficile: «Certains finissent par payer.» 

Abonnements premium

Contrairement à la prostitution de rue, le client sur internet peut facilement choisir la personne qu’il souhaite rémunérer en échange d’une relation. Il sait aussi quels services sont pratiqués, comme le relève Gustave: «Dans la rue, tout le monde se ressemble, même si les services offerts sont différents. Alors que sur internet, il y a à la fois des photos et les pratiques qui sont décrites dans l’annonce. Le client peut directement choisir ce qui l’intéresse.»

Pour les travailleurs et travailleuses du sexe, il ne s’agit plus de défendre son bout de trottoir, mais de mettre en valeur son annonce, qui doit ressortir parmi les autres. «Il faut savoir se mettre en avant», reconnaît Vénus.

Les sites n’hésitent pas à avantager certaines annonces en faisant payer un abonnement premium. Sur PlanetRomeo, les personnes souhaitant être rémunérées peuvent payer 59 euros par mois; en échange, leur profil prend plus de place et est systématiquement indexé parmi les premiers résultats de chaque recherche.

D’après Vénus, ce sont les profils «neufs» qui fonctionnent le mieux: «Ils sont souvent en haut de page et descendent avec le temps.» Hors de question pour elle de payer pour que son annonce soit valorisée: à la place, elle supprime et recrée régulièrement son profil, ce qui permet de le faire remonter.

Les sites d’annonces ne sont pas hébergés en France, sous peine d’être accusés de proxénétisme: PlanetRomeo est basé à Amsterdam aux Pays-Bas; le site Lady Xena, pour les escorts femmes, a son siège en Suisse. Les législations étant différentes entre les pays européens, ces sites sont tout à fait légaux.

«On ne va pas faire la chasse aux mecs qui paient des prostituées, on a d’autres choses à faire.»

David-Olivier Reverdy, secrétaire national adjoint du syndicat de police Alliance

Aucun système de coopération européenne de lutte contre le proxénétisme n’existe formellement. Pour certains réseaux internationaux, seul Interpol peut permettre l’échange d’informations entre les services de police. «C’est clair qu’avec internet, c’est d’autant plus difficile pour nous, admet David-Olivier Reverdy, secrétaire national adjoint du syndicat de police Alliance. Ça demande beaucoup plus de temps.»

Le policier reconnaît que la pénalisation des clients, prévue par la loi de 2016, est «un artifice qui est peu utilisé. On ne va pas faire la chasse aux mecs qui paient des prostituées, on a d’autres choses à faire. Ce qui est important, c’est la traite humaine, les obligations, le proxénétisme.»

Le travail du sexe bouleversé par la fermeture du site américain Backpage

Aux États-Unis, les mesures répressives contre le trafic sexuel en ligne ont transformé le business de la prostitution et fragilisé l’activité des travailleurs et travailleuses du sexe.

Depuis la fermeture du site Backpage, les travailleuses et travailleurs du sexe peinent à trouver d'autres options viables. | Kamil S via Unsplash
Depuis la fermeture du site Backpage, les travailleuses et travailleurs du sexe peinent à trouver d’autres options viables. | Kamil S via Unsplash

En avril 2018, deux tremblements de terre successifs ont secoué le business du sexe sur internet. Le premier a été la spectaculaire clôture par le FBI de Backpage, un site de petites annonces qui avait acquis une très grande notoriété chez les travailleurs et travailleuses du sexe.

Quelques jours plus tard, Trump a promulgué deux lois, à savoir la Stop Enabling Online Sex Trafficking Act (SESTA) et la Fight Online Sex Trafficking Act (FOSTA), qui ont rendu les sites permettant sciemment le trafic sexuel responsables d’hébergement d’activité illégale, ce qui facilite les actions en justice contre leurs propriétaires.

Dégâts collatéraux

Ces deux actions avaient pour objectif de venir en aide aux personnes les plus durement touchées par la disponibilité du sexe en ligne: celles, souvent mineures, qui faisaient l’objet d’un trafic organisé par des proxénètes cherchant des clients sur des sites comme Backpage. D’autres sites en ont pris bonne note. Craigslist, par exemple, a supprimé sa section «relations intimes», de peur d’être tenu responsable des activités qui s’y organisaient.

Mais comme tant de politiques bien intentionnées, ces actions visant à protéger les victimes ont eu des conséquences néfastes sur un autre groupe: les adultes se livrant à la prostitution de façon consentie.

Quand Backpage a fermé, «je me suis dit que j’étais foutue», m’a dit une travailleuse du sexe se faisant appeler Raven. «J’ai pensé: “C’est la seule façon de survivre que je connais”».

Raven, 27 ans, se prostitue depuis que ses parents l’ont mise à la porte, quand elle avait 18 ans. Elle utilisait Backpage pour trouver et vérifier ses clients, et –plus important encore– pour travailler pour elle-même, sans agence ou proxénète.

Tant que la loi ne changera pas de regard sur le travail du sexe consenti, celui-ci restera dangereux.

Il semblait inévitable que la répression à l’encontre des forums sur lesquels les proxénètes sollicitent des relations tarifées au nom de victimes de trafic ait un impact sur un groupe plus large. Mais alors que FOSTA et SESTA devaient empêcher les proxénètes de contraindre ou de forcer des personnes à pratiquer la prostitution, elles ont ciblé des sites choisis par les travailleurs et travailleuses du sexe précisément pour éviterles proxénètes.

Dix mois après l’entrée en vigueur de ces lois, il semble impossible de trouver une solution qui protégerait à la fois les victimes de trafic et les adultes consentantes. L’éventail de solutions de fortune permettant d’évaluer les clients en ligne illustre parfaitement le problème: tant que la loi ne changera pas de regard sur le travail du sexe consenti, celui-ci restera dangereux, quelles que soient les ingénieuses solutions ou les politiques qui émergent.

Étant donné ce qui s’y est passé, il est peu probable que des voix s’élèvent en faveur de la restauration d’un site comme Backpage. Une longue enquête sénatoriale sur les fondateurs du site, Michael Lacey et John Larkin (qui avaient également fondé Village Voice Media, un ensemble d’hebdomadaires alternatifs dont The Village Voice), a permis de déterrer des e-mails internes montrant que les administrateurs du site modifiaient les publications avec des logiciels éliminant automatiquement des annonces les mots signalant des activités illégales impliquant des mineurs, comme «alerte AMBER» [système d’alerte enlèvement mis en place aux États-Unis et au Canada pour les disparitions d’enfants, ndlr] ou «Lolita», au lieu de les transmettre à la police.

Lacey et Larkin, ainsi que le PDG du site Carl Ferrer, sont poursuivis pour blanchiment d’argent et proxénétisme. L’enquête a mis en lumière des histoires terrifiantes de jeunes victimes de trafic dont les proxénètes utilisaient Backpage et qui avaient été violées des centaines de fois. Ces récits ont donné l’impulsion nécessaire à l’adoption des lois FOSTA et SESTA.

Maintenant que Backpage n’existe plus, Raven a presque arrêté la prostitution, à l’exception de quelques passes avec des amies ayant besoin d’une partenaire pour un client. Si le législateur considère sans doute qu’il s’agit d’une conséquence positive de la loi, ce n’est pas la panacée pour Raven, qui souffre de douleurs chroniques et de troubles mentaux.

«C’est le seul boulot dans lequel je peux beaucoup travailler lorsque je m’en sens capable. Quand j’avais des boulots stables avec un planning fixe, il y avait toujours un moment où je devenais suicidaire et ruinais tout», raconte-t-elle.

Ne pouvant plus utiliser Backpage ou Craigslist pour trouver des clients, des travailleurs et travailleuses du sexe se sont tournées vers des services d’escorts, des proxénètes, des lupanars ou encore des salons de massage offrant des massages avec «extra», qui prennent tous une commission considérable sur ce que paient la clientèle.

Une prostituée new-yorkaise avec laquelle je me suis entretenue m’a dit que certaines des femmes avec lesquelles elle travaillait régulièrement sont aujourd’hui chauffeuses pour Uber. D’autres sont retournées dans la rue, tandis que d’autres encore ont essayé de remplacer Backpage par d’autres services en ligne pour continuer à travailler de façon indépendante.

Alternatives imparfaites

Une nouvelle option a fait son apparition: il s’agit de Switter, un «espace social ouvert aux travailleurs et travailleuses du sexe» créé en Australie, où la législation est très permissive à l’égard du business du sexe. Il y a aussi TNA Board, Tryst et Eros, mais ces sites sont payants. Et la plupart ne sont pas basés aux États-Unis, même si la population américaine peut y poster ses annonces.

Les nouvelles lois ont mis en pièces l’immunité dont bénéficiaient les sites en vertu du Communications Decency Act de 1996, qui permettait aux réseaux sociaux et aux sites d’actualité avec des sections commentaires de ne pas être tenus responsables des publications des utilisateurs et utilisatrices. En l’absence d’immunité, le fait d’administrer un site web permettant aux travailleurs et travailleuses du sexe de vendre leurs services et pouvant aussi attirer des personnes pratiquant le trafic sexuel est beaucoup plus risqué.

«Le marché est devenu acheteur», m’a expliqué une travailleuse du sexe de la région de la baie de San Francisco se faisant appeler Chloe, ajoutant que de nombreuses prostituées de sa région, qui n’ont plus accès à autant de clients qu’auparavant, ont été contraintes de retourner vers des hommes qu’elles auraient préféré ne plus voir. «Les captures d’écran de publications sur des forums de clients révèlent que certains de ces mecs sont de vrais monstres, qui se réjouissent du fait que les sites ferment, car cela signifie que les femmes ne peuvent plus fixer leurs prix», précise Chloe.

La fondatrice de Switter voulait créer une solution permettant aux travailleurs et travailleuses du sexe d’éviter ce type de situation. Sentant que l’enquête contre Backpage était sur le point d’aboutir et que l’adoption d’une loi contre le trafic sur internet était imminente, Lola Hunt, une travailleuse du sexe australienne cliente de Backpage, a décidé de collaborer avec une amie pour créer une nouvelle plateforme.

C’est ainsi que Switter a été lancé début avril 2018, environ une semaine avant la clôture de Backpage et de la section «pour adultes» de Craigslist et la promulgation de la loi FOSTA. En mai 2018, le site avait attiré environ 70.000 personnes. Pourtant, la croissance de Switter –le site compte aujourd’hui plus de 209.000 utilisateurs et utilisatrices, selon Lola Hunt– a connu quelques turbulences.

Moins de dix jours après l’entrée en vigueur de FOSTA et moins d’un mois après le lancement de Switter, son réseau de diffusion de contenu, Cloudflare, l’a mis à la porte, le privant de présence en ligne et le forçant à chercher une nouvelle option. La raison, selon le directeur juridique de Cloudflare, était «en lien avec nos tentatives de comprendre FOSTA, une loi très mauvaise, qui crée une jurisprudence très dangereuse». Quel que soit son ressenti, Cloudflare marchait sur des œufs face au nouveau statu quo.

Et ce n’était pas la seule entreprise à être réticente à l’idée de soutenir un site dédié aux travailleurs et travailleuses du sexe après les épisodes Backpage et FOSTA. Afin de couvrir les coûts d’exploitation de Switter, Lola et deux de ses collègues ont lancé Tryst, une plateforme payante permettant non seulement aux personnes pratiquant la prostitution de rester anonymes, mais aussi de vérifier qu’elles sont bien les autrices des annonces publiées –Switter, au contraire, est un réseau social sous forme de flux, dans la veine de Twitter.

L’abonnement le moins cher de Tryst coûte 35 dollars [environ 30 euros] par mois aux travailleurs et travailleuses du sexe. Le site a eu beaucoup de mal à mettre en place un système de paiement, selon Lola Hunt. «En Australie, beaucoup de banques n’ont pas accepté Tryst. Le pire, c’est qu’elles sont dans leur bon droit, car la prostitution n’est pas protégée par les lois anti-discriminations», explique-t-elle.

Les entreprises de paiement américaines largement utilisées, telles que Stripe et PayPal, étaient automatiquement exclues, raconte Hunt, parce qu’on «ne peut pas utiliser une entreprise qui stocke les données de nos utilisateurs et utilisatrices aux États-Unis. C’était hors de question». Pourtant, Lola Hunt et ses collègues ont trouvé des solutions alternatives, si bien que Switter et Tryst sont aujourd’hui opérationnels.

Le plus gros problème est l’échelle: ni Switter ni les autres solutions n’attirent autant de clients que Backpage.

Jenny, une prostituée qui dirige également une société de services naturistes à domicile à Seattle, m’a confié avoir perdu tous ses anciens clients réguliers après la fermeture de Backpage et Craigslist parce que, selon elle, ils ont peur de se faire repérer. Elle utilise désormais TNA Board, un panneau de petites annonces en ligne payant avec des forums locaux, qui s’est révélé moins fructueux que Craigslist et Backpage.

«Je suis dans le rouge, maintenant. Je n’ai pas du tout d’argent de côté, m’a-t-elle expliqué. J’aime bien garder quelques centaines d’euros en liquide. Mais là, je commence à m’inquiéter, parce que je ne reçois plus autant d’appels ou d’e-mails qu’avant. C’est mort.»

Si Switter est devenu une bonne solution pour certaines personnes, d’autres n’en ont pas profité. D’abord parce que le site fonctionne comme un réseau social ouvert et que pour rendre ses publications visibles, il faut être à l’aise avec les réseaux sociaux et l’utiliser régulièrement. La plateforme trie les publications à l’aide de hashtags, ce qui crée de la cacophonie lorsque les utilisateurs et utilisatrices casent de longues listes de mots-clés.

Mais le plus gros problème est l’échelle: ni Switter ni les autres solutions n’attirent autant de clients que Backpage, si bien que les travailleurs et travailleuses du sexe ont moins d’options parmi lesquelles faire leur choix.

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Du web à la rue

Toutes ces difficultés et limites augmentent la probabilité que les travailleurs et travailleuses du sexe aillent dans la rue. À San Francisco, la population des quartiers proches des zones de racolage se plaint à la police de la hausse de la prostitution dans leur environnement. Comme l’a dit un résident du quartier Mission de San Francisco à la chaîne KPIX de CBS 5 au début du mois de février, «ces derniers temps, des prostituées vendent leurs services devant chez nous, sous la fenêtre de notre fille».

Pike Long, directrice adjointe de la St. James Infirmary, une clinique œuvrant pour la santé et la sécurité des travailleurs et travailleuses du sexe de la ville, m’a indiqué que son organisation estime qu’il y a trois fois plus de personnes faisant du racolage dans les rues de San Francisco qu’avant la fermeture de Backpage et de la section «relations intimes» de Craigslist.

La hausse de la prostitution de rue a conduit à la création d’une unité de lutte contre la prostitution au sein du commissariat de Mission. Celle-ci propose deux options aux personnes concernées: aller en prison ou se voir infliger une sanction de substitution.

Pour Pike Long, cette alternative est bien coercitive, puisque de nombreux travailleurs et travailleuses du sexe choisissent souvent la prison plutôt que de se soumettre à un programme supervisé par la police.

D’autres rapports isolés font état d’une hausse du racolage dans le pays, attribuée par la police à la fermeture de Backpage, mais il est difficile d’avoir une vue complète de la situation, notamment parce que la police dénombre les travailleurs et travailleuses du sexe et les victimes de traite d’êtres humains dans les mêmes statistiques, ce qui ne permet pas de savoir si la hausse des arrestations est imputable à la prostitution ou au trafic sexuel.

Le législateur doit tenir compte du fait que les victimes de trafic sexuel et les travailleurs et travailleuses du sexe ne sont pas dans la même situation.

La prostitution entre adultes consentants et le trafic sexuel auront sans doute toujours lieu dans les mêmes espaces, que ce soit en ligne ou non. Et la fermeture de Backpage a non seulement changé le paysage pour les travailleurs et travailleuses du sexe, mais elle a également poussé le trafic sexuel vers la rue, où l’on n’a aucune idée de l’identité du client avant de monter dans une voiture. Internet a sans aucun doute facilité la vente de services sexuels, mais il a également rendu la prostitution plus sûre pour beaucoup.

Si l’objectif est d’améliorer les résultats, le législateur doit tenir compte du fait que les victimes de trafic sexuel et les travailleurs et travailleuses du sexe ne sont pas dans la même situation. Ce domaine, où la pénalisation est la norme, repose sur les économies informelles et les ententes commerciales fragiles avec des dynamiques de pouvoir déséquilibrées. De ce fait, toute mesure répressive destinée à aider un ensemble de personnes pourrait être une tragédie pour d’autres.

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