ESCROC Juif

les faux tableaux du prince Charles

Enquête : Les faux tableaux du prince Charles, l’escroquerie du siècle

Le prince Charles était aux anges quand un séduisant mécène du nom de James Stunt lui prêta dix-sept chefs-d’œuvre pour sa célèbre collection d’art. Mais que se passe-t-il quand un Picasso n’est pas un Picasso ? Par Mark Seal.

Elles étaient arrivées en février 2017 à Clarence House, la résidence royale dont il dispose à Londres : dix-sept toiles magni­fiques – des PicassoDalíMonet et Chagall – qui l’impressionnaient autant par leur puissance que par leur provenance. Amateur d’art éclairé, collectionneur de toujours et un peu artiste lui-même, le prince Charles écoutait avec passion Malcolm Rogers, ancien conservateur de la Natio­nal Portrait Gallery de Londres, lui présenter deux tableaux signés Antoine van Dyck, peintre majeur de la cour d’Angleterre au XVIIe siècle. Rogers connaissait bien le propriétaire : James Stunt, 38 ans, ancien gendre de Bernie Ecclestone, le milliardaire de la Formule 1. Stunt était capable de claquer plus de 200 000 euros en champagne Louis Roederer Cristal en une seule soirée à Londres. Son parrain avait la réputation d’être un mafieux qui se déplaçait dans Londres à bord de voitures de luxe à faire pâlir d’envie le cortège de la reine. Stunt s’était aussi constitué une fabu­leuse collection d’art « dans le but, se souvient Rogers, de la léguer à sa fille et de prêter des œuvres à des musées. Stunt s’est toujours présenté comme quelqu’un de très généreux, ajoute-t-il, et il voulait apporter son soutien au prince Charles. » De fait, le prince avait été touché par ce prêt de dix-sept toiles. Il les fit rapi­dement exposer dans les salons de Dumfries House, son immense propriété écossaise, siège de sa fondation caritative. « Cher James, lui écrivit même le prince, quelle tristesse que vous n’ayez pu être des nôtres à Clarence House lorsque Malcolm ­Rogers s’est présenté avec vos merveilleux tableaux ! » Stunt encadra la lettre et l’accrocha dans son bureau. Ces tableaux sont pourtant devenus un fardeau.PUBLICITÉ

En novembre 2019, l’édition dominicale du Daily Mail rapporta en « une » que quatre des dix-sept toiles étaient des faux : celles de Picasso, Dalí, Monet et Chagall – assurées par la fondation pour 119 millions d’euros – n’étaient que de piètres imitations exécutées par Tony Tetro, un artiste californien connu comme « le meilleur faussaire au monde ». S’appuyant sur l’exposition à Dumfries House, sorte de certificat royal d’authenticité, Stunt avait évalué sa collection à 249 millions d’euros et tenté de se faire accorder, en nantissant ses tableaux, des prêts massifs pour rembourser des dettes qui l’étaient tout autant. Le prince Charles s’était fait berner. Le bruit courut que la reine était contrariée et les toiles furent rapidement décrochées. « Il est extrêmement regret­table que l’authen­ti­cité de ces peintures, qui ne sont plus expo­sées, soit maintenant mise en doute », a déclaré un porte-parole de la fondation à Vanity Fair. Aussitôt, les experts se demandèrent : qui validait la collection royale ? Et qui était ce Stunt ?

Le prince Charles

« Vous allez me trouver snob »

Depuis plus d’un an, Stunt vit retranché dans une grande demeure bourgeoise de Belgravia, l’un des quartiers londoniens les plus huppés. Ses nombreux comptes bancaires sont bloqués ou vides ; ses voitures de luxe, cachées ou saisies. Sa vaste collection d’art, qui fut un temps son billet d’entrée pour les palais royaux, a été réduite à des listes d’inventaire par de potentiels prêteurs. Selon la personne à qui on pose la question, il est soit milliardaire, soit complètement ruiné ; soit l’ancien mari attentionné d’une des femmes les plus riches du monde, soit un ex abusif qui a menacé de la tuer et traité son beau-père de « salope » au cours d’une audience de divorce ; soit l’un des collectionneurs d’art les plus extraordinaires de la planète, soit un homme aux abois, commanditaire de faux tableaux qu’il a essayé de faire passer pour des vrais afin de se renflouer. Derrière la grille en fer, une porte s’ouvre. Devant moi se tient le dernier des nombreux serviteurs qui l’entouraient jadis. Il m’escorte jusqu’à l’étage où j’attends l’arrivée du maître des lieux, censé être occupé au téléphone par un appel important. Trois quarts d’heure plus tard, Stunt débarque, la peau sur les os, cheveux gominés plaqués en arrière, fumant cigarette sur cigarette. Malgré le scandale, il n’a accordé aucune interview depuis 2018. Il m’accueille avec enthousiasme, quelques compliments, des excuses et une accolade virile. Il n’était pas vraiment au téléphone, m’avoue-t-il. Il essayait juste de gagner du temps.

« Je ne mens jamais », ne cesse-t-il de me répéter. Il ­commence par m’opposer un démenti clair et net : aucun des tableaux prêtés exposés à Dumfries House n’est faux. « C’est une pure campagne de diffamation, insiste-t-il. Je vais vous raconter exactement ce qui s’est passé. » Il se lance dans une interminable diatribe, comme il le fait jour et nuit sur Instagram, à travers des messages furieux. Il est, dit-il, victime d’ignobles complots. « Ils ont bousillé ma vie ! » « Ils », c’est son ex-beau-père, Bernie Ecclestone, et Jonathan Harold Esmond Vere Harmsworth, quatrième vicomte Rothermere, le propriétaire du Daily Mail. Ce quotidien, continue-t-il, a orchestré « une campagne machiavélique » pour le détruire. C’est à cause d’ennemis aussi puissants qu’il a été déclaré en faillite en 2018, que ses dépenses sont limitées par la justice à 1 150 euros par semaine et que son nom a été sali par « cette stupide affaire d’art ». « Ils m’ont fait perdre 34 millions d’euros ! enrage-t-il. Je ne peux pas travailler. Mes comptes sont gelés. Vous n’avez pas idée du cauchemar que je vis. À ma place, beaucoup de gens se seraient suicidés. Je n’ai pas été inquiété ni arrêté pour quelque délit que ce soit, jamais ! et encore moins mis en examen. Vous comprenez ? Un homme riche se retrouve à vivre comme un pauvre type à cause de ce qu’ils m’ont fait. » J’observe ce salon ensoleillé et ses murs recouverts d’œuvres d’art : un paysage de Monet, un Dalí, deux portraits de Warhol, un taureau de Velasquez, d’autres encore. « Vous vivez comme un pauvre type ? lui demandé-je. – Oui ! Tout mon argent est bloqué ! J’habite une maison magni­fique, mais – vous allez me trouver snob – j’ai dû me séparer de mes domestiques et mettre mes voitures au garage ! » À l’exception des questions du Daily Mail déposées devant sa porte, il vit sans contact avec qui que ce soit. Ses légions d’amis, d’associés et même sa famille l’ont délaissé. Tandis que je mentionne un de ses proches que je pourrais appeler pour enrichir mon enquête, il me lance : « Il n’est rien pour moi. C’était ma pute, un gars que je payais pour prendre de la coke avec moi. Je ne plaisante pas. J’étais comme Le Loup de Wall Street. On n’enfreignait pas la loi, mais on s’éclatait. Genre : “Et puis merde, sniffons un peu de coke et balançons quelques nains contre le mur.” » Assez vite, il me prie de l’excuser et quitte précipitamment la pièce « pour aller aux toilettes », comme il le fera plusieurs fois au cours de notre entretien, avant de revenir et de se relancer dans une nouvelle diatribe. « Vous prenez de la cocaïne là ? » finis-je par lui demander. Non, répond-il. Il en a pris, c’est sûr. Mais à l’écouter, son agitation est due à son hyperactivité.

La cocaïne le calmerait, et durant notre conversation, il est particulièrement agité. « Vous me regardez comme si j’étais fou. Écoutez, je suis l’une des personnes les plus saines d’esprit que je connaisse. Mon QI est supérieur de dix-huit points à celui d’Einstein. Si j’ai l’air d’être un putain de taré conspirationniste, c’est parce qu’ils ont manigancé ça à la perfection. » Il a prêté les tableaux au prince sous couvert d’anonymat, précise-t-il. Comment le supposé faussaire, Tony Tetro, aurait-il pu savoir que ceux-ci se trouvaient à Dumfries House, « à moins que Bernie Ecclestone ou le vicomte Rothermere ne le lui aient dit ? » (Rothermere, d’après son porte-parole, n’intervient pas dans les choix éditoriaux du Daily Mail. Ecclestone a décliné les demandes d’interviews de Vanity Fair.) Par ailleurs, poursuit Stunt, si certains des tableaux sont faux, il ne voit pas le mal. « Je les ai prêtés parce que je crois à la fondation du prince Charles. J’aime le prince de Galles. » Il hausse la voix. « J’ai fait ce prêt bénévolement, OK ? Il n’y a pas de délit finan­cier : je leur ai prêté gratuitement des œuvres d’art. » Stunt a l’air ému quand il parle du prince.

En 2017, lorsque son frère est mort d’une overdose, il a reçu un mot touchant de Charles pour qu’il soit lu aux funérailles. Cette année-là, alors qu’il était en plein divorce, le prince a été « si adorable » qu’il a proposé d’ajouter son nom au côté des tableaux prêtés. « Je lui ai dit : “Non, Votre Majesté.” » Jamais il ne ferait quoi que ce soit qui puisse lui nuire. « Je révère la famille royale. Cela me met très mal à l’aise de parler du prince parce qu’on dirait que je suis de ces affreux qui font étalage de leurs relations. » L’a-t-il appelé depuis que le scandale a éclaté ? « Je ne veux pas parler de lui ! s’emporte-t-il. Vous n’avez que son nom à la bouche. Vous ne faites que revenir sur cette stupide affaire Tetro ! Laissez-moi être bien clair pour la milliardième fois, parce que là, je commence vraiment à m’énerver, ça n’est jamais arrivé, putain de merde, OK ? » Il vitupère dix bonnes minutes de plus avant de s’excuser de devoir retourner à sa salle de bains.

Syndrome du micro-pénis

La saga de James Robert Frederick Stunt commence quelques jours après sa naissance, en 1982, lorsqu’il est porté sur les fonts baptismaux par son parrain, Terry Adams, condamné plus tard pour blanchiment d’argent. James grandit à Virginia Water, le deuxième endroit le plus cher du Royaume-Uni après Londres. Son père, autodidacte, a fait fortune dans l’imprimerie après des débuts dans le logement social. « Mon père n’était pas un gangster, précise Stunt. Pour ce qui est de mon parrain, je ne dirais pas qu’il en est un, mais je ne dirais pas non plus le contraire. » Le garçon reçoit la meilleure des éducations que l’argent puisse offrir. Quand il a 15 ans, son père lui donne un appartement à Londres et une carte American Express Centurion. « Je pouvais dépenser autant que je voulais, il réglait la note », se souvient Stunt. À 17 ans, il rencontre un marchand de pétrole libyen dans un club privé. L’homme lui demande s’il s’y connaît en hydro­car­bures. « Qu’est-ce que je ne connais pas au pétrole, vous voulez dire ? » bluffe-t-il. Il met le Libyen en relation avec un ami et, en un claquement de doigts, l’affaire est conclue, chaque partie lui reversant une commission de plus de 2 millions d’euros. Il se pique ensuite de fret maritime et se retrouve à la tête « de la plus grande flotte privée au monde », comme il l’a déclaré au magazine Tatler. Joueur avide, il prétend avoir gagné « le plus gros pari du monde » et empoché à cette occasion plus de 51 millions d’euros. Rapidement, ajoute-t-il, il devient célèbre, fréquentant les familles les plus puissantes de Londres : les Rothschild, les Goldsmith, les Al-Fayed. Quand il met le pied dans un casino, à Monaco, Las Vegas ou Macao, une ligne de crédit de près de 6 millions d’euros lui est ouverte.

Un soir, lors d’une fête donnée par Jay-Z et Beyoncé à Londres, il ne voit qu’elle : Petra, alors âgée de 17 ans, la plus jeune des filles du roi de la Formule 1, Bernie Ecclestone. Petra vit dans un univers encore plus exceptionnel que le sien : voyages dans le monde entier dans le jet privé de papa, déposée à l’école en Ferrari, elle attend alors de recevoir sa part d’un fonds estimé à plus de 5 milliards d’euros. Un ami commun organise un blind date et Stunt débarque chez les Ecclestone en faisant crisser les pneus de sa Lamborghini. Il emmène Petra dans un casino privé où il flambe 115 000 euros. « Je voulais lui en mettre plein la vue », se souvient-il. Mais ce soir-là, il comprend que l’argent ne lui ouvrira pas son cœur. Il peut bien dépenser des fortunes, elle ne sera pas impressionnée. Il abandonne alors les habits du joueur et essaye d’être simplement lui-même. « Ce fut vraiment un coup de foudre, dès qu’elle a vu le vrai moi. Je ne suis pas un crétin flambeur, mais j’ai l’impression qu’il faut que je me comporte comme si j’en étais un. Parce que je souffre du syndrome du micro-pénis. Sans le micro-pénis. »

James Stunt en 2018 au restaurant japonais Nobu de Mayfair, à Londres.

Lors d’une soirée avec Petra, sa sœur Tamara et son petit ami d’alors, l’entrepreneur britannique Gavin Dein, une discussion s’engage sur un sujet dont Stunt ignore absolument tout : l’art. Il ne connaît aucun des artistes dont il est question et se sent embarrassé. Le sujet lui donne la sensation d’être « un idiot ­complet ». Bien décidé à ne jamais revivre pareille humiliation, il fait plus que s’intéresser au domaine. « Plus j’apprenais, plus l’art m’obsé­dait. » Ce qu’il découvre le surprend : l’art, comme le jeu, le transport maritime, le pétrole et l’or, fait l’objet d’un trafic et la meilleure part du gâteau revient aux plus malins. Stunt commence par acheter des tableaux de maîtres anciens – Rubensvan DickPeter Lely–, ne lésinant pas sur les prix. Après une année d’acquisitions frénétiques, il rencontre l’expert qui va devenir son mentor : Philip Jonathan Clifford Mould, un marchand d’art britannique, connu pour distinguer le bon grain de l’ivraie dans l’émission hebdomadaire « Fake or Fortune ? » sur la BBC. Un jour, Mould lui montre un tableau de prix. « James, ce Lely vaut 460 000 euros, mais je te le vends 92 000. – Comment est-ce possible ? l’interroge Stunt. – Parce que je l’ai eu pour moins de 7 000 euros. » Le secret, lui explique Mould, c’est de dénicher des œuvres dites « dormantes » – des toiles restées depuis des décennies, voire des siècles, chez des particuliers. Elles sont mal référencées ou sous-évaluées par les experts et on peut les obtenir au rabais. Ces tableaux ne sont pas perçus comme de grande valeur. Mais si cette perception peut être modifiée – s’ils sont authentifiés comme des chefs-d’œuvre perdus depuis longtemps – alors un modeste investissement initial peut virer au gros lot.

En 2011, après plusieurs années de vie commune, James Stunt offre à Petra Ecclestone un solitaire de 12 carats. « Comment lui avez-vous fait votre demande ? – C’était très romantique, du genre : “Comment va-t-on faire avaler ça à tes putains de parents ?”» Pour le père, ce sera du gâteau. Le problème, c’est la mère, Slavica Ecclestone, ancien mannequin croate qui dépasse son mari de 35 cm. « Je l’appelle “Lady Macbeth”, raconte Stunt. Cette union lui déplaisait, pas de doute. De toute façon, elle n’aime personne. Le prince William en personne n’aurait pas été assez bien pour sa fille. Alors quelqu’un comme moi… Oh, un nouveau riche. » Le couple s’unit au château Odescalchi, non loin de Rome. « Un mariage de conte de fées pour une princesse de la Formule 1 », titre le magazine Hello. L’orchestre philharmonique royal est de la partie, de même qu’Eric ClaptonAndrea Bocelli, les Black Eyed Peas et Alicia Keys. Slavica garde les préparatifs secrets pour Bernie jusqu’au moment de lui présenter la note : près de 22 millions d’euros. Pour leur lune de miel, les jeunes mariés s’envolent à bord d’un jet privé pour leur nouvelle demeure, à Los Angeles : Candyland. Avec ses 56 500 m2, 14 chambres et 27 salles de bains, c’était la plus grande maison de la ville. Petra l’a payée comptant 85 millions de dollars, un record à l’époque, sans même la visiter. James rebaptise Candyland « manoir Stunt ». Salle de projection, bowling, salon de beauté, salles de billard et même une pièce pour emballer les cadeaux, plus une cave à vin où le nouveau propriétaire (qui ne boit pas) entasse la plus importante collection de petrus au monde. La demeure est si grandiose que des bus touristiques passent devant deux fois par jour. Une fois, pour s’amuser, Stunt monte dans l’un d’eux puis, arrivé devant la maison, il lance à la cantonade : « C’est chez moi » avant de proposer aux passagers éberlués de « faire le tour du propriétaire ». Cette maison, c’est la carte de visite du couple qui obsède le site people TMZ. Les organisations caritatives font appel à leur générosité. Les stars de cinéma et les magnats du pétrole recherchent leur compagnie.

Grâce à une ligne de crédit renouvelable de 11,5 millions d’euros garantie par son beau-père, James Stunt monte un négoce d’or à Londres. « Il possède des mines d’or », déclare un jour fièrement Petra à un journaliste. Et il s’immerge de plus en plus profondément dans le monde de l’art, prêtant des chefs-d’œuvre à des institutions de premier plan, tel le palais de Westminster. Au bout d’un moment, tandis qu’il cherche des toiles « dormantes », il a une idée : pourquoi ne pas commander ses propres tableaux, reproductions d’artistes prestigieux ? Il ne nie pas l’avoir fait. Il dit juste que c’était par jeu, pour rire. Son choix de faussaire, cependant, se révélerait désastreux.

Christine Clark

Ce tableau, exposé au public dans les salons de Dumfries House sous le titre Nénuphars 1882de Monet, est en réalité une piètre contrefaçon.

Christine Clark

Ce tableau, exposé au public dans les salons de Dumfries House sous le titre Paris Con Amor de Chagall, est en fait une piètre contrefaçon.

Plein la vue pour pas cher 

Ils se sont rencontrés autour d’une Ferrari rare. Stunt, qui convoitait l’engin, apprit du vendeur qu’elle avait déjà trouvé acquéreur, un artiste américain du nom de Tony Tetro. À l’en croire, cet ancien marchand de meubles aurait eu la révélation en lisant Fake !, un récit de la vie d’Elmyr de Hory, un célèbre faussaire qui a trompé des galeries et des collectionneurs dans le monde entier. « “Je pourrais faire ça”, se souvient avoir pensé Tetro. Et je l’ai fait. » Son don incroyable pour la copie lui a permis de s’acheter tant de Ferrari et de Rolls que ses voisins le croyaient traficant de drogue. Mais il le conduisit aussi rapi­dement derrière les barreaux. En 1989, un galeriste de Los Angeles fut arrêté pour avoir vendu ses tableaux en les faisant passer pour des vrais. L’homme décida d’aider la police contre une remise de peine : il se rendit chez Tetro équipé d’un micro pour le piéger. Au moment où le peintre admit avoir contrefait un Chagall, une grosse douzaine de policiers en gilet pare-balles investit sa maison. Tetro fut mis en examen pour 67 contrefaçons. S’ensuivirent neuf mois de travaux d’intérêt général, au cours desquels il fut contraint de réaliser des fresques pour la sécurité routière. Une fois libéré, Tetro trouva un autre moyen d’employer ses talents. Contre quelque 18 000 euros, il exécutait un tableau « à la manière de » pour des clients fortunés désireux d’en mettre plein la vue à leurs amis.

Un soir de 2014, le téléphone de sa maison de Newport Beach en Californie sonna. C’était James Stunt. À ce moment-là, le négociant en or et sa femme semblaient prendre des chemins séparés. James sortait et rinçait ses amis au Cristal ; Petra trouvait que « s’habiller » demandait un trop gros effort et elle était généralement au lit vers 20 heures. Stunt se retrouva seul dans leur manoir, debout à n’importe quelle heure de la nuit. Pour lutter contre l’insomnie, il devint vite accro à la morphine et au Valium dont il avalait les comprimés « comme des Smarties ». Il grossit énormément : « J’aurais pu manger Jabba le Hutt. » Tetro se souvient : « On se parlait au téléphone pendant des heures. À 3 heures du matin, qui pouvait-il appeler ? Moi. » Un dialogue nocturne autour de l’art et de son négoce se noue alors entre eux. « Il voulait que je lui peigne un matador de ­Picasso », se rappelle Tetro. Sur son ordinateur, le faussaire trouve un tableau du maître espagnol représentant une femme et un matador et, à l’aide de Paint – « le Photoshop du pauvre » –, il élimine la femme. Puis, armé de thé et de café, il vieillit « artificiellement » la toile et son châssis, pour donner l’effet d’une authen­tique patine. Ce tableau ne pourrait jamais duper un expert. Rien que les pigments suffisent à le trahir. Mais un œil non averti y voit un vrai Picasso. Une fois le tableau fini, Tetro se rend à Los Angeles pour le livrer à Stunt. « Il m’a accueilli à la porte, raconte le faussaire. Nous sommes allés dans son bureau et il m’a montré ses toiles : des Constable, des Joshua Reynolds et d’autres vieux maîtres britanniques. » Impressionné par le faux Picasso, Stunt lui commande dix copies supplémentaires dont un Rembrandt et un Van Gogh. « Il m’a dit : “Je veux qu’ils aient l’air vrai”, me confie Tetro. Je savais ce que cela signifiait : il voulait les exposer pour impressionner ses amis. » Stunt assure qu’il n’a jamais fait mystère de la provenance des copies. « Je connais Tony Tetro, me dit-il. J’avais l’habitude de dire : “Regardez ce tableau. C’est un ­Rembrandt, mais ce n’en est pas un. En fait, c’est un Tony Tetro.” Je lui ai ­commandé des tableaux parce que c’était mon ami. – Où sont ceux qu’il a peints ? – À la cave, ils ramassent la putain de poussière ! » Travailler pour Stunt n’est pas toujours agréable. « Il est versatile – il monte et descend comme un escalator, dit Tetro. Au téléphone, parfois, il pouvait hurler parce que je prenais trop de temps. Je lui répondais : “Je ne suis pas ton chien. Pourquoi tu me cries dessus ?” Mais quand nous étions ensemble, jamais il n’élevait la voix. » Pour toutes les contrefaçons réalisées pour Stunt, Tetro reçut un véritable Joshua Reynolds qu’il vendit chez Christie’s pour 175 000 dollars. « Il m’en devait près de 200 000, se rappelle-t-il, mais j’étais heureux avec les 175 000. »

La dernière fois que les deux hommes se sont vus, c’était à Londres en septembre 2017. Tetro est arrivé à Belgravia où il a trouvé Stunt seul, empêtré dans ce qui serait appelé le plus gros divorce du Royaume-Uni. Deux mois plus tôt, Petra avait appelé la police après s’être enfermée dans la salle de bains ; son père affirma devant le tribunal que Stunt l’avait menacée de mort. L’intéressé, lui, se défoula sur Instagram où il traita Bernie Ecclestone de « nain maléfique, répugnant vendeur de voitures de seconde zone. » Il perdit tout dans son divorce, y compris la garde de ses trois enfants. Petra n’a pas souhaité apporter ses commentaires à l’enquête de Vanity Fair. Mais en novembre 2019, elle a publié sur Instagram une réponse aux attaques de son mari. « Avant tout, examinons un peu le mythe de James Stunt, écrivait-elle. Le gars n’est pas milliardaire et ne l’a jamais été. Naïvement, j’ai financé son existence tout au long de notre mariage et payé pour ses voitures, ses montres, ses tableaux (les rares qui sont authentiques), et même sa boîte qui a fait faillite. » James, ajoutait-elle, passait le plus clair de son temps au lit, défoncé aux médi­ca­ments. « Dans une certaine mesure, je m’en veux d’avoir contribué à créer le monstre qu’il est devenu. Je lui ai donné accès à l’argent et plus il en avait, pire il devenait. » Petra, qui a effacé son post au bout de deux jours, y précisait aussi avoir rencontré Tony Tetro à son domicile de Los Angeles « au moment où James lui passait commande des copies. C’est donc d’autant plus incroyable pour moi d’entendre James prétendre que ce sont des vrais. »

Christine Clark

Ce tableau, exposé au public dans les salons de Dumfries House sous le titre Baigneuses libérées de Picasso, est en réalité une piètre contrefaçon.

Arrête-moi si tu peux

Cyril Astruc, le suspect numéro 1 de l’escroquerie du siècle, raconte tout

La justice le soupçonne d’avoir inventé l’escroquerie du siècle. Ces quinze dernières années, Cyril Astruc a passé sa vie entre des villas somptueuses et des cellules de prison, fréquenté des gangsters et des milliardaires, gagné jusqu’à 600.000 euros par jour grâce à des méthodes peu avouables.

L’idée lui a été soufflée par un ami architecte : « Tu pourrais te faire construire un passage secret. » Sur le moment, Cyril Astruc a trouvé le concept « pittoresque ». Sa villa d’Herzliya, banlieue huppée de Tel-Aviv, était déjà agrémentée d’un terrain de tennis, d’une piscine à débordement et d’une salle de sport high-tech. Pourquoi pas un tunnel ? En cas de problème, une sortie dérobée pourrait toujours servir. Il a étudié les plans, lancé des travaux et fait dissimuler l’entrée au premier sous-sol derrière un mur factice : un code débloquait une porte qui ouvrait sur un corridor d’une trentaine de mètres – « Et là, raconte-t-il, tu ressortais par le garage, tranquille. » Un léger sourire point au coin de ses lèvres. « Mais ça, c’est dans les films. En réalité, le jour où tu as des ennuis, tu ne t’enfuis pas dans la rue en courant. » Les ennuis frap­pent à la porte le 1er octobre 2013, vers 4 heures du matin. Cyril Astruc s’est couché deux heures plus tôt, épuisé. Il dort nu, « comme toujours », lorsque des bruits de pas le réveillent. « J’ai pensé : “Des voyous ont pénétré dans la maison.” » Son épouse n’est pas là ; les enfants dorment à poings fermés. Il saisit un couteau en passant dans la cuisine, s’approche du vestibule à pas de loup et tombe nez à nez avec les intrus. « Ils ont hurlé : “Police ! Police !” Puis très vite : “Allez vous habiller !” » se souvient-il. Sur le chemin du dressing, il murmure aux employées de maison apeurées de filer par le tunnel. « Les pauvres, elles n’ont jamais trouvé l’entrée ; elles se sont planquées où elles ont pu. Les policiers sont venus me demander : “Dites, c’est à vous les Philippines qui sont cachées dans les enceintes du home cinéma ?” »

La perquisition dure dix heures. La propriété s’étend sur 1 500 mètres carrés ; la villa est immense. Les limiers du Lahav 433, l’unité de la police israélienne spécialisée dans la lutte contre le crime organisé, inspectent chaque pièce. Ils retournent les matelas, fouillent les penderies, vident les albums photos. « Un moment, je ne sais pas pourquoi, ils sont restés bloqués devant une bouteille de vodka à 2 000 euros », relève-t-il. À l’en croire, la collection d’art contemporain leur a fait moins d’effet : « Les sculptures de César, ça ne les a pas beaucoup intéressés. » Ce jour-là, Astruc n’est pas interpellé et les enquêteurs repartent avec un maigre butin – au mieux, quelques documents. « Rien de fantastique, assure-t-il d’un ton blasé, presque habitué à ce genre de visites. Mais ça m’a beaucoup agacé. J’ai eu l’impression d’être traité comme un terroriste. Je me suis dit que ça ne pouvait plus durer. » Au début du mois de décembre, il réunit sa femme, Valérie, et leurs deux aînés, Naomi et Zachary, pour les prévenir qu’il va rentrer à Paris. « J’en ai assez, explique-t-il. J’ai 40 ans ; il faut que je règle mes histoires. En France, on va m’envoyer en prison, mais si je n’y vais pas maintenant, je n’aurai jamais le courage plus tard. » Le soir du 9 janvier 2014, il finit par dire à son épouse : « Allez, je me casse. » Il quitte Herzliya avec une autorisation de sortie du territoire valable huit jours et le strict nécessaire pour une reddition qui ait de l’allure : un sac de voyage en crocodile Zilli, 8 000 euros en petites coupures, une montre Richard Mille, un gilet en fourrure. À l’aéroport de Tel-Aviv, il franchit les contrôles sans encombre. Mais à Roissy, la police et les douaniers ont visiblement été prévenus – il se demande toujours par qui. « Ils m’attendaient sur la passerelle. Dès que je les ai vus, j’ai sorti mon passeport en disant : “C’est bien moi.” »

On le pousse dans une voiture, direction le palais de justice de Nanterre où le juge d’instruction Patrick Gachon le met en examen pour « corruption » et « escroquerie et blanchiment en bande organisée ». Quelques heures plus tard, il est écroué à la maison d’arrêt de Fresnes. Dans la prison, la nouvelle se répand aussitôt : Astruc a été arrêté. Un monde fou rêve de le rencontrer : des juges et des policiers qui l’ont longtemps cru insaisissable (son nom est cité dans une cascade d’enquêtes financières), des truands que sa fortune réelle ou supposée fait saliver, d’anciens associés ou concurrents qui désespèrent de percer les secrets de sa réussite. Il est comme Arsène Lupin enfermé à la Santé dans 813, le plus troublant des romans de Maurice Leblanc : un prisonnier-vedette, qui suscite autant de vigilance que d’admiration. On le présente comme « le prince du CO2 », le cerveau de l’escroquerie à la taxe carbone, cet incroyable tour de bonneteau qui a coûté près de 2 milliards d’euros à l’État français en moins d’un an, entre novembre 2008 et juin 2009, et au moins quatre fois plus à l’Union européenne. Sur ses propres bénéfices, les montants les plus mirobolants circulent : la justice les chiffre à 22 millions d’euros en France et 72 millions en Belgique, mais les estimations les plus hautes vont bien au-delà. « Il a pris au moins 500 millions », nous a certifié l’un de ses ennemis exilé en Israël, partagé entre la jalousie et l’admiration. Un rapport d’enquête daté de 2012 le qualifie de « légende vivante » des arnaques à la TVA. « On m’a fait une réputation très exagérée, plaide-t-il faussement modeste en allumant une Marlboro Light. C’est l’inconvénient de ces affaires : si on se montre trop, on suscite les jalousies ; et quand on ne veut pas se montrer, on alimente les fantasmes.

Un peu plus d’un an a passé quand Cyril Astruc, récemment remis en liberté après quinze mois de détention provisoire, nous a donné rendez-vous dans un palace du quartier des Champs-Élysées. Son contrôle judiciaire lui impose le port du bracelet électronique à la cheville et lui interdit de quitter la capitale. Pour cette rencontre, il a réservé une suite équipée de la technologie dernier cri, avec un miroir monumental qui se transforme en écran de télévision, une commande par tablette en liaison directe avec la conciergerie. Son téléphone portable sonne toutes les 5 minutes. « Désolé, s’excuse-t-il. Je suis obligé de répondre : je l’ai laissé éteint pendant un an et demi. » Pour un détenu fraîchement élargi, il affiche une mise de play-boy disco : lunettes fumées, jean, veste bleu électrique et chemise blanche grande ouverte sur un pendentif en forme de soleil. Il brille de la tête aux Berluti. Comme on le complimente sur sa mine, il répond du tac au tac : « J’étais énervé hier soir, alors j’ai fait une séance d’UV. » Trois gardes privés assurent sa sécurité. « Je vous présente Victor, le nettoyeur », lance-t-il, blagueur, en désignant un colosse chauve. Il plaisante avec le personnel de l’hôtel, chambre l’avocat qui l’accompagne, en fait des tonnes pour surjouer l’insouciance. À bien l’observer, on songe moins à un personnage de La Vérité si je mens ! qu’aux héros des comédies de Philippe de Broca – Le Magnifique, avec Jean-Paul Belmondo, est sa préférée ; il est allé jusqu’à en parodier une tirade devant l’un des juges qui l’ont cuisiné. Même si des mois ont passé depuis lors, Cyril Astruc en jubile encore.

Daniel Herzliya Hotel Review: What To REALLY Expect If You Stay

Vue de Herzliya, banlieue chic de tel-Aviv où Cyril Astruc vivait avant de se rendre à la justice française.

LA TVA DANS LA POCHE  

Si la fraude au CO2 a parfois été qualifiée de « casse de siècle », ce n’est pas seulement parce qu’elle a rapporté gros, très gros, à ceux qui l’ont pratiquée ; c’est aussi parce qu’elle ne comportait aucun risque. Ni flingue ni cagoule ni voiture prête à filer en trombe. Quelques téléphones portables, un peu de paperasse, une poignée de comparses bien briefés et le tour était joué : en fait de dioxyde de carbone, c’est l’argent qui s’évaporait. « La faille du système était énorme, s’étonne encore Cyril Astruc. Je me demande toujours comment des États ont pu mettre en place un machin pareil. » Il lance ça tranquillement, sans forfanterie, comme s’il vous conseillait un raccourci pour éviter la place de la Concorde aux heures de pointe – mais en prenant soin de préciser que lui-même ne conduit pas. Tout partait d’une noble idée : pour réguler les émissions de gaz carbonique dans l’atmosphère, l’Europe a institué en 2005 le système dit des « droits à polluer ». Chaque entreprise dont l’activité peut avoir un effet direct sur la qualité de l’air dispose d’un quota annuel de rejet de CO2. Si elle le dépasse, elle doit acheter des certificats d’émissions supplémentaires. Si elle n’atteint pas son quota, elle peut revendre la différence à d’autres entreprises qui ont ainsi le droit de polluer davantage. Les transactions se négocient de gré à gré ou à la Bourse. En France, la Caisse des dépôts et consignations a créé une place de marché spécialement dédiée à ces échanges, BlueNext. « C’était une manière de lutter contre la pollution par la finance », analyse l’économiste Marius-Christian Frunza, auteur de Fraud and Carbon Markets, l’ouvrage de référence sur la dimension technique de l’escroquerie. Mais les concepteurs du système ont commis deux erreurs. D’abord, ils ont simplifié à l’excès les formalités d’entrée sur ce marché, de sorte qu’il suffisait de créer une société de papier pour acheter et revendre du CO2. Ensuite, ils ont imposé la TVA sur ces opérations, afin que l’État touche son pourcentage sur le bénéfice de chaque transaction. Or la TVA est un impôt perçu par le commerçant, à charge pour lui de le reverser à l’État. Résultat : les fraudeurs ont multiplié les allers-retours sur le marché et n’ont rien reversé du tout. Avec des sociétés aux noms ironiques – Carbonara, Invulnérables, Cimes CO2… – ils achetaient hors taxe dans un pays, revendaient aussitôt TTC dans un autre, et la différence se perdait dans un dédale d’opérations concomitantes pour se retrouver dans la poche de donneurs d’ordres invisibles qui n’agissaient qu’au téléphone ou par Internet. En 2009, quand l’énormité de l’arnaque a été découverte, les autorités ont tout arrêté mais la plupart des fraudeurs s’étaient mis hors d’atteinte. Astruc était-il de ceux-là ? Plusieurs juges à Paris et à Bruxelles en sont convaincus. Lui biaise avec un argument désarmant : C’était trop facile ; n’importe qui pouvait y arriver. C’est pour ça que ce business ne m’a pas spécialement intéressé.

– Vous n’avez rien gagné dans le CO2, vraiment ?

– Pas dans les dossiers qui me sont reprochés.

– Mais alors vous n’êtes pas le prince du CO2 ? Votre réputation est usurpée…

– Il faut croire. »

Il est trop malin pour céder à la provocation. Sa renommée le flatte (il le cache à peine) mais son esprit lui dicte l’humilité. Il étire ses membres et s’enfonce dans le canapé. « Mon avocat israélien m’a dit un jour une phrase qui m’a marqué : “Mieux vaut être intelligent qu’avoir raison.” J’essaie de suivre ce conseil. »

MITRAILLÉ À COURCHEVEL

Cyril Astruc a grandi à Mantes-la-Ville, une banlieue populaire au fin fond des Yvelines. Ses parents, Juifs rapatriés d’Algérie, s’y sont installés en 1962 parce qu’une tante de Constantine avait trouvé un emploi à la poste des Mureaux, à 20 kilomètres de là. La mère est institutrice ; le père, conseiller municipal socialiste, tient un petit atelier de tailleur baptisé « As Truc ». À la maison, on est « de gauche » et ça ne se discute pas. Cyril naît en 1973. Avec ses deux grandes sœurs, il est élevé dans les valeurs de Jules Ferry et les concerts de Barbara. « Enfants, on allait même coller les affiches du PS, se souvient-il. Après, les militants du FN venaient les arracher. Ils étaient beaucoup plus costauds ; on ne bronchait pas. » Ses copains sont des fils d’ouvriers de l’automobile – « Ils vivaient mieux que nous. » Les étés se suivent et se ressemblent. Le même appartement loué à Mandelieu, près de Cannes, l’expédition rituelle à Vintimille, sur la frontière italienne, pour acheter la bouteille d’anisette « un franc moins cher ». « Tout me paraissait moyen et le moyen m’agaçait », réalise-t-il. Parmi les rares moments de magie, il retient les sorties au centre équestre de Bonnières-sur-Seine, dans l’Eure, grâce à une association d’aide aux gamins défavorisés. « Je sentais bien qu’on détonnait au milieu des habitués, mais j’adorais l’odeur du foin, l’ambiance des boxes, regarder les chevaux. » Le reste du temps, il tient les murs de son quartier, les Belles Lances. Il fume du shit, traîne avec les plus grands des cités voisines, croise « des racailles » mais il est aussi bon élève, achète des journaux économiques, rêve de devenir journaliste. « J’étais borderline », résume-t-il. Pour le faire tomber du bon côté, ses parents l’envoient dans un lycée juif de Boulogne-Billancourt. Il découvre un autre monde, où les gamins jouent au foot en Weston, « les doudounes Chevignon jetées par terre pour faire les buts ». « Tout le monde portait des survêtements Adidas, sauf moi?: le mien n’avait que deux bandes. Il me manquait quelque chose. » Il s’adapte, vit seul dans un studio, puis en couple dès l’âge de 16 ans, se fait de l’argent de poche en revendant le cannabis de Mantes à ses nouveaux camarades. À la fin du lycée, il obtient un bac B, s’inscrit dans une école de communication (« un repaire de canons, on en parle ? »), avant de s’orienter vers un secteur plus lucratif : les assurances.

Ce métier est taillé pour lui. Il s’agit d’apaiser les inquiétudes des clients en leur prenant de l’argent. Petit agent à Champigny, il fait grimper le chiffre du cabinet qui l’emploie en attirant la clientèle des maçons portugais en mal de garanties décennales pour démarrer leurs chantiers : « J’encaisse la prime tout de suite et rendez-vous dans dix ans. » À l’occasion, il demande 10 000 francs en espèces pour « frais d’ouverture de dossier » ; ça passe. Puis il saute sur le filon des complémentaires santé, loue des stands dans les centres commerciaux pour placer ses contrats, d’abord en région parisienne, bientôt partout en France – « Les volumes explosent. » Tout lui réussit : il se marie à 22 ans, devient père la même année, monte son propre cabinet à Paris, se diversifie dans l’assurance des véhicules et des appartements de luxe. « J’étais classé dans les cinq meilleurs courtiers partenaires d’Axa en Ile-de-France », se flatte-t-il encore aujourd’hui. Ses performances ne vont pas s’arrêter là. Les ennuis viendront avec. À la fin des années 1990, sa clientèle s’enrichit de personnalités sulfureuses : des marchands de fringues du Sentier qui « ont du cash plein les poches », puis des anciens de la French connection (le réseau de trafic de drogue monté trente ans plus tôt par des truands marseillais pour le marché américain) qui importent de la cocaïne des Antilles. Astruc a commencé par assurer leurs Ferrari, puis il a dîné et fait la fête avec eux. Désormais ils l’emmènent en vacances – placer des polices chez des gangsters, voilà qui crée des liens. Quand sa femme lui fait remarquer que le photographe qui les mitraille sur les pistes de Courchevel ressemble étrangement à celui des plages de Saint-Tropez, il ne relève pas. Il a tort : « C’était un flic des stups qui nous filait depuis des mois. » En février 2001, la police passe à l’offensive. Une douzaine de trafiquants sont interpellés. Astruc aussi. On lui reproche d’avoir fourni de faux documents à ses clients et amis : des cartes d’assurances vierges ont été retrouvées chez certains d’entre eux. « Elles ne venaient pas de chez moi, jure-t-il encore avec le recul. S’ils avaient simplement vérifié les numéros, ils auraient bien vu que je disais vrai. » À 28 ans, il se retrouve à la Santé. Même pas peur :  Il ne reste que six semaines en détention, mais c’est un autre homme qui ressort. « On m’a confisqué mon cabinet d’assurances. J’ai tout perdu. J’étais enragé. C’est à ce moment-là que je me suis dit que j’allais me venger et gagner beaucoup d’argent. » Il regarde la fumée de sa cigarette se dissiper dans l’air : « Puisqu’on m’avait niqué, j’ai voulu tous les niquer. »

À LA RECHERCHE DE L’INDIEN

Comment devient-on un escroc ? Quel chemin initiatique emprunte un jeune homme futé qui a le sens des affaires pour se muer en arnaqueur professionnel, jusqu’à imaginer des fraudes comme un architecte dessine des plans ? Cyril Astruc ne saurait sans doute pas répondre à cette question – ni d’ailleurs les cinq juges et les cohortes d’enquêteurs qui cherchent depuis une décennie au moins à reconstituer son parcours. Au début des années 2000, l’assureur déchu entre dans sa nouvelle carrière sans expérience ni recommandation. Il n’a pour lui que son culot et quelques relations louches. C’est l’époque où se développent de nouvelles techniques sur le marché de l’escroquerie : les fausses publicités dans le « Guide des orphelins de la police » ou « L’Annuaire des entreprises de Bercy » qu’il serait bon d’acheter pour obtenir les faveurs de l’administration – mais qui bien sûr ne paraissent jamais puisque les aigrefins empochent l’argent et disparaissent ; ou l’arnaque à la TVA, qui consiste à vendre des dizaines de fois la même cargaison (de voitures, de téléphones ou de ­microprocesseurs) entre l’étranger et la France pour capter le montant de la taxe sans jamais le reverser. Astruc choisit cette seconde filière. « C’était croustillant et plus sympathique. Je ne me voyais pas fourguer des fausses pubs pour voler des artisans ou des petits entrepreneurs. J’aurais trouvé ça immoral. Avec la “tève” [l’abréviation de TVA dans le jargon des initiés], j’avais l’impression de ne pas faire de victimes ; on ne volait que l’État. »

Des amis rencontrés en prison le recommandent à deux équipes spécialisées dans la téléphonie, qu’il met en relation l’une avec l’autre : d’un côté, des escrocs en cols blancs établis dans de luxueux bureaux avenue George-V ; de l’autre, de jeunes caïds de banlieue qui se chargent du transport. L’association fonctionne jusqu’à la troisième livraison, quand les jeunes partent avec 800 000 euros de marchandises. Astruc est pris entre deux feux. « Les mecs de George-V ont vite compris qu’ils n’étaient pas de taille pour faire la guerre à des voyous. Alors ils se sont tournés vers moi : “Tu nous les as présentés ; tu es responsable. À toi de rembourser.” Je n’avais même pas 500 balles en poche ! » Le voilà contraint de s’improviser en agent de recouvrement auprès du groupe de jeunes. « Leur boss était un grand Black nommé Steve ; il me disait : “T’inquiète frérot, on va les fumer !” Mais moi ça m’affolait, je répondais : “Non, non ! On va rien fumer du tout – ou peut-être une cigarette. Il faut que tu m’aides à les faire patienter.” » Mimée par lui avec de grands gestes, la scène est hilarante. Sauf que, peu après, Steve est retrouvé mort devant le casino d’Enghien-les-Bains, le corps criblé de balles. Astruc se rappelle avoir reçu un appel de la veuve : « Elle croyait que je l’avais fait descendre. » Fin du numéro d’équilibriste. Pour récupérer leur argent, les commanditaires de George-V imposent à Astruc un nouveau rôle : il sera « gérant de paille » de l’une des sociétés-écrans qui servent à détourner la TVA. C’est son nom qui figurera sur les statuts et sur les factures. Si la justice s’en mêle, tant pis pour lui. En contrepartie, il touchera 50 centimes par pièce ­écoulée – une misère. « Ils ne m’ont pas laissé le choix », admet-il, ­fataliste. Mais à cette place, il peut « découvrir le système de l’intérieur ».
Rien ne lui échappe. Il analyse le montage sous tous les angles : comment égarer les soupçons du fisc, dans quelles banques des îles Caïmans transférer l’argent, par quel biais récupérer les sommes en France. Sans que personne ne s’en doute, le petit commis que les voyous surnomment avec condescendance « le maigrichon » devient peu à peu un ­expert des flux financiers les plus sophistiqués. Mais le Paris de la « tève » est un village. S’il veut échapper à ses « employeurs », Astruc comprend qu’il lui faut changer d’air. Londres l’attire. « Je savais que les Indiens tenaient le business de la TVA en Angleterre. J’ai donc cherché mon Indien. » Il finit par le trouver au Four Seasons de Park Lane. Il décrit la rencontre comme un pastiche de comédie romantique : « J’étais dans le hall de l’hôtel, je prenais un thé. Il était assis en face de moi. On s’est regardés ; il m’a abordé. Je ne peux pas vous dire pourquoi mais il m’a tout de suite fait confiance. Toute ma vie, j’ai fait des rencontres de ce genre. Je dois avoir un truc en plus, non ? Cinq minutes après, on parlait affaires. Il m’a débloqué sur le champ une cargaison de téléphones portables. Il y en avait pour 5 millions de livres [7 millions d’euros]. » Sa carrière était lancée.

À l’écouter, jamais Cyril Astruc ne serait devenu un cador dans sa partie sans cet associé providentiel. Il dit avoir mis au point des circuits financiers « d’une finesse extrême » pour détourner la TVA entre le Royaume-Uni et Dubaï, si sophistiqués qu’il n’a jamais été visé par la moindre poursuite judiciaire dans ces pays. C’est ainsi qu’il goûte à l’adrénaline de l’argent facile. « Au début, tu te dis : “Au premier million j’arrête ; j’ai ce qu’il me faut.” Tu achètes une maison pour 200 000 et puis ça commence à te manquer. Tu t’y remets et ça va tellement vite que tu fixes la limite à 10 millions. Puis tu achètes un immeuble, un autre, encore un et à un moment, tu as oublié que tu voulais arrêter. » À Paris, « le maigrichon » rase les murs. À Londres, il est comme un joueur de casino qui a trouvé la martingale. Quand il lui arrive de se prendre au jeu, son partenaire indien lui remet les idées en place. « Un jour, à Marbella, il m’a engueulé parce que j’avais laissé un énorme pourboire dans un restaurant. C’était pour m’apprendre à me tenir, pas parce qu’il était radin. Après le déjeuner, on est passé devant un hôtel qui lui a plu : il est entré et en quelques minutes, il l’a acheté. »

BOÎTE DE NUIT POUR OLIGARQUES

Le métier d’escroc comporte des risques. Le principal est de susciter les convoitises. Avec ses premiers succès, Astruc attire l’attention de ce qu’il appelle « le microcosme parisien » – chez lui, l’expression ne désigne pas le monde politico-journalistique mais la corporation des fraudeurs à la TVA. Il porte des costumes italiens sur mesure, arbore des montres de collection voyantes, prend des jets pour partir en week-end. À Paris, il fréquente un hôtel branché proche de l’Étoile, le K-Palace, le plus souvent avec son copain Marco, trentenaire séducteur et flamboyant, et un humoriste en devenir nommé Gad Elmaleh. Le trio passe des soirées à rejouer L’aventure c’est l’aventure, le classique de Lelouch qui met en scène une bande de joyeux forbans montant les coups les plus loufoques. Marco est un sacré numéro. L’un de ses faits d’armes est d’avoir soutiré un million à un pigeon au téléphone, assis sur les WC, porte grande ouverte. « C’est de lui que Gad s’est inspiré pour créer le personnage de Coco », assure aujourd’hui Astruc, en référence au sketch du producteur bling-bling qui ne sait pas quelle folie inventer pour dépenser son argent. Astruc et ses amis sont trop bruyants. En septembre 2003, plus personne n’ignore qu’il a monté un circuit parallèle avec l’Angleterre. Ses commanditaires de l’avenue George-V sont furieux : ils ne veulent pas voir leur créature s’émanciper et lui ordonnent de partager son contact londonien. Astruc refuse. Insultes, menaces, il se sent pris au piège. D’autant plus que la justice se rapproche : l’affaire de 2001 lui a valu une première condamnation à trois ans de prison, dont il a fait appel. Il ne voit pas d’issue. Dans les derniers jours de 2003, il fuit en Israël avec femme et enfants.

La famille s’installe à Eilat, station balnéaire de la mer Rouge, à la pointe sud du pays. Comme la loi israélienne l’autorise pour les nouveaux arrivants, Cyril et Valérie Astruc changent d’identité. Ils deviennent Alex et Yaël Khann (orthographié à la pakistanaise). Avec l’argent amassé, l’ex-assureur ouvre une boîte de nuit sur la plage, le « X-site » (prononcez : « excite »). Par téléphone, il continue de mener ses affaires avec l’Indien entre l’Europe et les émirats. Mais Eilat est trop ensoleillé pour y rester dans l’ombre. Peu après son arrivée, Astruc-Khann reçoit la visite d’hommes de main, qui lui rappellent sa dette parisienne sur un ton menaçant. Il comprend qu’on ne le laissera pas tranquille. Quand la comédie tourne au thriller, son insoutenable légèreté le fuit. « J’ai fait des crises d’angoisse, je ne voulais plus sortir de chez moi, avoue-t-il. J’étais vraiment mal. » À nouveau, la providence lui offre une rencontre décisive. Amir Mulner a 31 ans, les traits fins et le regard pénétrant. Fils d’un officier de police, cet ancien artificier des Golani, les commandos d’élite de l’armée, est considéré comme l’étoile montante de la pègre israélienne. Il a la réputation de régler ses comptes en plaçant des explosifs sous les voitures de ses ennemis. Plusieurs fois accusé d’assassinat, il n’a jamais été condamné : les témoins à charge se sont toujours rétractés avant le procès, quand ils n’ont pas disparu. Mulner et Astruc ont fait connaissance au « X-site ». De cette première entrevue, Astruc ne dévoile rien, sinon qu’Amir est devenu aussitôt un ami et un protecteur. De Mulner, qu’il décrit comme « une sorte de juge de paix », il dit avec une certaine gravité : « Grâce à lui, le sentiment de peur s’est échappé de mon corps. Il m’a fait comprendre une règle : ceux qui en veulent à ton argent ne vont pas te tuer. Ils te mettent la pression parce que c’est leur boulot. »

L’effet Mulner ne joue pas que sur lui. Du jour au lendemain, les hommes de main cessent de frapper à sa porte. En revanche, les policiers israéliens commencent à s’intéresser à lui : « Amir était leur cible prioritaire, explique posément Astruc. Ils ont pensé que je les aiderais à le faire tomber, volontairement ou non. » À nouveau, il se sent épié, harcelé. Pour un rien, il est convoqué au commissariat, interrogé durant des heures. Deux ans après son arrivée, il quitte Eilat pour s’installer à Los Angeles. En Californie, la vie reprend de la saveur : les enfants apprennent l’anglais ; un cuisinier officie à la maison ; des palmiers poussent dans le jardin ; Las Vegas n’est qu’à une heure de vol. Le business avec l’Indien tourne à plein régime : « À cette époque, je gagnais jusqu’à 600 000 euros par jour », énonce-t-il sans la moindre emphase. Au pays des stars, Alex Khann a les moyens de se faire une place. Il rachète l’ancienne villa de Charlie Chaplin à Beverly Hills, fréquente le restaurant casher de la mère de Spielberg sur Pico Street, participe à des dîners de charité où il croise Jon Voight, le père d’Angelina Jolie, et Arnold Schwarzenegger, alors gouverneur de Californie. De temps à autre, Cyril Astruc se rappelle au souvenir d’Alex Khann. Un soir, attablé dans un café, il entend deux jeunes Français parler de la « tève ». Piqué, il engage la conversation. « Et là, les mecs m’expliquent qu’ils sont associés avec le plus fort de tous : Astruc. Je n’en suis pas revenu. Alors je les ai cueillis : “Dans ce cas-là, vous me devez 2 millions.” Les deux me regardent sans comprendre. “Eh ouais les gars : je viens de perdre 4 millions dans une affaire. On est associés ; on partage les risques.” Vous auriez vu leur gueule ! »

Le rêve américain aussi n’a qu’un temps. Un matin de juin 2005, sur le coup de 6 heures, la police débarque chez lui. Astruc est en train de jouer au ping-pong avec un ami, après avoir travaillé toute la nuit au téléphone avec l’Angleterre – « Si on peut appeler ça un travail », nuance-t-il. Sur le moment, il ne comprend pas l’objet de la visite : « Il y avait des Mexicains qui faisaient des travaux chez moi ; j’ai pensé qu’on venait contrôler leurs papiers. » En réalité, son nom a surgi dans une affaire d’extorsion de fonds en Suisse. Saisi par un tribunal du canton de Vaud, un juge californien l’expédie au centre de détention de Los Angeles. « Quand je suis arrivé là-bas, j’avais des chaînes aux pieds et deux Blacks immenses à mes côtés. J’ai regardé le ciel ; j’ai remercié le bon Dieu pour la belle vie qu’il m’avait donnée et je lui ai demandé de prendre soin de ma famille. » Le souvenir ne le fait même pas frissonner. « Je viens de la banlieue, je sais m’adapter, lâche-t-il. Appelez ça comme vous voulez : une capacité à déminer les conflits, une bonne étoile… Personne ne m’a jamais fait de mal. De toute ma vie, je n’ai jamais reçu un coup ! » Trois mois passent et le voici extradé près de Neuchâtel. Son dossier circule entre les juridictions ; les juges s’échangent les informations d’un pays à l’autre – sans TVA, bien sûr. Il est écroué à Lausanne puis livré à la justice française, ravie de remettre la main sur son petit assureur en fuite. Le road movie pénitentiaire le conduit encore en Haute-Savoie, à la maison d’arrêt de Bonneville, puis à Fresnes, en banlieue parisienne (la prison où il reviendra huit ans plus tard, après son départ volontaire d’Israël). Il y passe dix longs mois à tourner en rond. À sa sortie, il ne se pose pas de question : il rejoint son épouse et ses enfants, installés en son absence près de Tel-Aviv, sous le regard bienveillant d’Amir Mulner.

LE PORTRAIT DE COLUCHE

Pour les exilés comme Alex Khann, Israël est un paradis en trompe l’œil. Les premiers temps, ceux qui s’y réfugient croient avoir trouvé la terre promise. Ils s’offrent de splendides villas en bord de mer, bronzent sans crème solaire, claquent des fortunes dans les clubs de strip-tease. À l’instar des autres Français de Tel-Aviv, ces Tsarfatim dont les Israéliens se moquent à plaisir, ils achètent leur baguette à la boulangerie Courcelles et dégustent le poulet rôti chez Ma Poule. Ils ont l’exotisme sans le dépaysement. Mais très vite, l’ennui les rattrape. Le pays est trop petit pour y mener la grande vie. Nombre de ceux qui frimaient à Paris dans les boîtes à la mode passent leurs journées à jouer au rami au fond d’arrière-salles mal climatisées. « Quand on a grandi en France, on a du mal à se sentir bien ici », nous ont confié plusieurs de ces fugitifs. Mais le choix est vite fait, aussi Tel Aviv est le repaire mondial de tous les escrocs juifs… une sorte de record non homologué. Pour s’occuper, l’un faisait planter de faux réverbères dans son jardin ; un autre passait ses week-ends à parier sur les matchs de football du championnat français ; un troisième demandait des nouvelles de sa pizzeria favorite à Paris. Surtout, les exilés en question semblaient moins détendus qu’ils ne le prétendaient, coincés entre les tentatives de racket de la mafia locale (l’un d’eux nous a montré la rafale de Kalachnikov tirée sur sa maison) et les demandes d’extradition répétées venues de France.

« Contrairement à ce que l’on croit, Israël coopère bien sur les questions de criminalité », signale le commissaire Dominique Abbenanti, attaché de sécurité intérieure à l’ambassade de France à Tel-Aviv de 2010 à 2014. Ancien chef de la police judiciaire de Nice, ce flic chevronné a travaillé sur une cinquantaine de dossiers, dont la majorité liée aux escroqueries à la TVA sur la taxe carbone. Au volant de sa 407 grise, il a multiplié les allers-retours entre son appartement de Rishon LeZion, au sud de Tel-Aviv, et les bureaux des magistrats pour faire avancer les procédures. Astruc se souvient l’avoir aperçu « une fois ou deux sur Bograshov », une rue animée du centre de Tel-Aviv. Parfois, raconte à présent le commissaire, il fallait tout reprendre à zéro à cause d’un acte mal traduit ou parce qu’un avocat madré avait soulevé une cause de nullité. Devenu directeur de la police technique et scientifique, dont le siège est à la lisière de Lyon, il hésite quand on lui demande combien de ces fraudeurs il a réussi à ramener en France : « Quatre. Pardon, cinq. » Il ajuste le col de sa chemise : « Les procédures sont longues mais elles aboutissent toujours. Le temps joue en notre faveur. » À partir de 2008, Khann l’Israélien bascule dans une autre dimension. Il fréquente désormais des Russes, oligarques de préférence, comme Michael Cherney (prononcez « Tchernoï ») et Boris Berezovsky : le premier est l’ancien propriétaire de Rusal, géant de l’aluminium dans l’ex-URSS ; le second, retrouvé mort à Londres en 2013 dans des circonstances troubles, a détenu la compagnie Aeroflot et la chaîne de télévision ORT (Forbes évaluait sa fortune à 3 milliards de dollars en 1997). Tous deux sont en disgrâce à Moscou et Khann a le sens du contact. Il partage avec eux le goût des montres et des voitures hors de prix, et désormais l’obsession de la discrétion. « Mes amis russes étaient comme moi : riches et coincés en Israël, explique-t-il. Ils ne cherchaient pas à me monter des trucs foireux pour me prendre un billet ; avec eux, on ne parlait jamais affaires. »

Le soir, il les accueille au Byblos, la boîte de nuit qu’il possède près de la marina de Tel-Aviv. Sur la façade, une pancarte indique ironiquement : « Interdit aux Français et aux chiens », référence au panneau qui figure à l’entrée du jardin public dans le film mythique de Bruce Lee, La Fureur du dragon – « Interdit aux Chinois et aux chiens ». À l’intérieur, une clientèle de millionnaires de l’Est et de beautés pas si froides se trémousse sur le dancefloor. On célèbre des stars de la pop moscovite ; on se déguise en marquis et en comtesses ; on s’oublie jusqu’à l’aube dans le caviar et la vodka. La seule touche française est le portrait de Coluche accroché derrière le carré VIP. Loin de Paris, Astruc veut oublier ses compatriotes. C’est plus facile que de chasser ses angoisses. Une nuit, une fusillade éclate devant l’établissement. Ce sont deux vigiles qui se tirent dessus mais à l’intérieur, Astruc et ses amis sont paniqués. Il décrit la scène en faisant mine de se cacher sous une table : « Berezovksy hurlait : “C’est Poutine ! Il veut me faire tuer !” Cherney répétait : “C’est pour moi ! C’est pour moi !” Moi aussi, j’ai pensé que les tireurs me cherchaient. Même le consul du Kazakhstan, qui était avec nous, a eu peur pour sa vie. » Il conclut, philosophe : « Tout le monde a un truc à se reprocher dans ces pays-là. »

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Avec ses ressources illimitées et ses nouvelles fréquentations, Astruc alias Khann a changé de planète. La mode l’intéresse ? Il acquiert trois boutiques sur Kikar Hamédina, la place Vendôme locale, et devient l’importateur exclusif de marques de luxe comme Brioni, Tom Ford ou Zilli, avec des sacs en croco comme le sien à 100 000 euros pièce. L’envie de monter à cheval lui revient ? Il rappelle le centre équestre de son enfance, en Normandie, achète un, deux, puis une trentaine de pur-sang et fonde sa propre écurie privée à quelques kilomètres de Tel-Aviv, où certains des hommes les plus riches d’Israël lui confient leurs montures. Parfois, sa légende le dépasse. Après la bar mitzvah de son fils, la presse israélienne affirme qu’il a fait venir les Black Eyed Peas pour animer la soirée. « C’est faux », dit-il en montrant un film de la soirée sur son iPhone. Soucieux du détail, il reconnaît avoir eu « une touche pour les faire venir contre 1 million de dollars ». Mais après les Grammy Awards, « les mecs se sont envolés : ils demandaient 2 millions ». Cette surenchère lui a déplu ; il a préféré recruter un orchestre de vingt musiciens, en veste blanche et chemise noire. Une scène immense a été construite dans le jardin pour l’occasion : « Deux semaines de travaux, précise-t-il, images du chantier à l’appui. Il a fallu raser le tennis pour gagner de la place.

– Durant votre exil israélien, comment tournaient vos affaires ?

– C’est vraiment important ? On s’en fiche un peu, non ? » répond-il avec moins de verve.

Il assure ne s’être intéressé au système des « droits à polluer » que pour le mécanisme financier. Son idée était de créer un marché concurrent à BlueNext pour la protection des forêts. Au lieu de s’échanger des quotas de CO2, les entreprises y auraient acheté des « certificats de non-déforestation ». Il suffisait de convaincre des présidents africains de signer des engagements contre le déboisement massif, ce qui ne leur coûtait pas grand-chose ; puis de trouver des industriels européens pour financer ces opérations. En retour, l’argent aurait abondé un fonds de développement des infrastructures, moyennant un pourcentage pour lui – « On n’est pas des philanthropes. » Si tout s’était passé comme prévu, sa société serait entrée en Bourse dans l’année et il aurait touché « entre 500 et 600 millions d’euros au moment de l’introduction ». De grandes banques de la City étaient prêtes à le suivre. En somme, conclut-il tout sourire, « c’était une arnaque légale ».

Le plus fou est que son plan a failli fonctionner. En 2008, Alex Khann a même accordé une interview à un supplément promotionnel de Forbes afin d’exposer son idée et sa « vision pour l’Afrique ». « J’ai toujours donné de l’argent à des organisations caritatives pour aider le tiers-monde », y déclare-t-il, gonflé. Quelque temps après, le président de Centrafrique, François Bozizé, est attendu à Tel-Aviv pour signer le premier contrat de non-déforestation. Afin d’éviter un ballet diplomatique trop voyant, Khann a fait passer ce déplacement pour une « visite privée » et affrété un jet pour aller chercher le chef d’État à Bangui. Rien n’a marché comme prévu. « L’avion n’a jamais pu décoller, se désole-t-il. Des journaux centrafricains avaient écrit que leur président venait pour une affaire de diamants, ça a créé des tas de problèmes. Au bout du compte, j’ai perdu 300 000 euros de faux frais dans cette histoire. » S’est-il refait grâce à la taxe carbone ? Sept ans après, la question taraude encore les juges. Le fameux rapport d’enquête de 2012, qui qualifie Astruc de « légende vivante », indique aussi qu’il aurait « le dos large » : « Si cette personne est réellement responsable de nombreuses infractions, elle est aussi agitée comme un épouvantail par tous les escrocs à la TVA interpellés en France », est-il écrit. Avec lui, la vérité est aussi volatile que des droits à polluer. À l’inverse de tant de ses congénères, Astruc ne tient pas à être considéré comme le cerveau d’un casse monumental. Il est flatté, certes, qu’on voie en lui un génie mais il préfère renoncer aux hommages que les recevoir en prison. Il se défend pied à pied, épaulé par une armée d’avocats, presque tous des ténors du barreau – il en a eu jusqu’à onze à son service. « Pas seulement pour nous mettre en concurrence mais pour être sûr de recevoir une visite par jour quand il était en détention », nous a précisé l’un d’entre eux, amusé. Avant d’ajouter : « De toute façon, il a les moyens de nous payer tous. »

“ Une fois libéré, il a vendu sa Ferrari sans remords. ”

En France, les dossiers qui l’accusent paraissent bien minces au regard de sa réputation. Astruc est notamment soupçonné d’avoir profité du réseau de corruption mis en place autour du commissaire Michel Neyret, l’ex-numéro deux de la PJ de Lyon. Une écoute téléphonique l’a surpris alors qu’un jeune malfrat lui proposait de récupérer sa fiche Interpol, obtenue grâce à Neyret. « J’ai été poli, rien de plus, plaide Astruc. Cette fiche ne m’apprenait rien ; je savais bien que j’étais recherché ! » En Belgique, les enquêteurs disposent de deux autres enregistrements ; on l’entend passer des ordres à un courtier sur le marché du CO2. Il se présente sous un nom d’emprunt mais sa voix est reconnaissable. S’il ne le nie pas, il assure avoir agi sous la menace de deux voyous qui le faisaient chanter avec des photos compromettantes. L’épisode n’est pas glorieux mais c’est toujours mieux que rien. En Israël enfin, Alex Khann est resté deux mois et demi en cellule, puis assigné à résidence durant neuf mois, mais aucun soupçon de fraude n’a jamais été retenu contre lui. À l’origine de ses ennuis : un banal accrochage avec sa Ferrari bleue, qui n’a fait aucun blessé mais a dégénéré sans raison. Lui en voit une : « La police m’a mis la pression pour que je lâche Mulner, les services intérieurs m’ont demandé de déposer contre lui pour monter un dossier. Je ne vois pas ce que j’aurais pu leur dire ; je n’ai jamais fait d’affaire avec lui. Mais ils ont sorti le grand jeu pour me faire craquer : une audition tous les deux jours, des témoins bidon qui me chargeaient, un juge muté pour en nommer un plus dur… Je ne bois pas, je ne me drogue pas et on m’a traité comme l’ennemi public numéro un pour un accident de bagnole ! » Peu après avoir été libéré, il s’est débarrassé de la Ferrari, sans remords.

Arnaque, mensonges et caillasse, ces escrocs qui ont du style

Les voyous qui ont du style

LE FRÈRE DE MERAH

Devant l’entrée de l’hôtel, les gorilles sont là, fidèles au poste. À notre troisième rendez-vous, leur regard est moins soupçonneux. Astruc les paie pour être sur le qui-vive. Ce matin-là, il est nerveux, consulte son téléphone avec frénésie. Derrière ses verres fumés, le regard est plus sombre que d’habitude. « Je l’ai échappé belle », souffle-t-il. L’avant-veille, il a interrompu ses achats dans les boutiques dorées de l’avenue Montaigne pour s’attabler à la terrasse d’un café. « J’ai reconnu deux voyous qui s’installaient en face. J’ai dit à mes gars : “S’ils passent un coup de fil, on lève le camp.” Ça n’a pas loupé. Une minute après, ils étaient au téléphone. » Il raconte la scène en montrant les photos prises avec son iPhone ; ses mains tremblent encore légèrement. Il en est sûr, les deux hommes donnaient un signal, d’autres allaient arriver.  Depuis cinq ans, le sang a coulé chez les anciens de la CO2 connection. Trop de millions ont circulé, trop de rivalités sont nées. Le milieu a voulu sa part de cet incroyable gâteau et avec les truands, il n’y a guère de place pour la fantaisie. Il est loin le temps où Cyril et Marco faisaient les 400 coups au K-Palace. En 2014, le cousin de Marco a échappé de peu à un guet-apens : son garde du corps a été tué à sa place. Un vieux routier de la « tève », Samy Souied, a été liquidé devant le Palais des congrès en 2010. Le tueur n’a pas été arrêté. D’autres ont reçu des menaces. Pendant qu’il était en prison, Astruc payait déjà des hommes de main pour qu’ils protègent sa femme. Quand elle lui rendait visite, un motard la conduisait. « Tu mets tes mains autour de lui pendant le trajet ? » lui demandait-il pour la faire enrager. Aujourd’hui, sa fille ne sort pas acheter une paire de Stan Smith sans escorte.

Son dernier séjour à Fresnes a été le plus éprouvant. « En prison, dit-il, tu as le temps de tout faire et tu ne fais rien. Tu peux penser mais c’est douloureux. Tu pries pour t’endormir vers 22 heures, sinon tu te réveilles au milieu de la nuit. Tu vis dans l’attente : pour un parloir, un repas, la promenade, le téléphone… Encore que je ne faisais pas la queue à la cabine : j’étais le seul à l’utiliser. Tous les détenus ont un portable. » L’antisémitisme des plus jeunes l’a frappé, surtout après les attentats de janvier 2015. « Ces mecs-là passent leur vie sur les réseaux sociaux. Quand je les entendais insulter les Juifs, je gueulais à travers les barreaux : “Alors arrêtez Facebook, bande de cons : c’est à Marc Zuckerberg !”» Durant son incarcération, Astruc a passé trois mois en quartier d’isolement : « vingt-trois heures d’enfermement sur vingt-quatre, cinq ou six fouilles par jour, trois gardiens armés pour ouvrir la porte ». Il avait pour voisins le frère de Mohamed Merah et une transsexuelle accusée d’avoir tué sa petite amie. Motif de ce qu’il appelle un « traitement de faveur » : on a découvert dans sa cellule un pot de crème hydratante La Prairie aux éclats de caviar – la direction de l’établissement ne partageait pas son sens de l’esthétique ni son goût de la dérision. Il a demandé à l’avocate Delphine Boesel, aujourd’hui présidente de l’Observatoire internationale des prisons, de porter plainte en son nom contre l’administration pénitentiaire. « Je n’avais jamais vu une telle sanction pour un produit de beauté, s’insurge-t-elle. Cela dit, je n’avais jamais vu un détenu faire entrer un pot de crème dans sa cellule. En principe, c’est plutôt des portables ou du cannabis. »

Cyril Astruc, qui vient de passer quinze mois en prison, assure avoir changé durant sa détention : « J’ai pris un virage et je m’y tiens. »

Dans ses moments d’introspection, l’ancien assureur confesse qu’il a appris à mesurer « le préjudice que toutes ces fraudes ont pu causer ». « L’argent des taxes sert à la collectivité ; j’ai compris », admet-il. Pour autant, il n’arrive pas à se sentir moralement coupable. « Pourquoi les États ont-ils créé ce marché du CO2 ? Qui a eu l’idée de taxer des produits qui reposaient sur du vent ? Les banques ont profité du système [plusieurs sont mises en examen], les courtiers aussi. Tout le monde s’est sucré et il faut croire que pendant des années, personne n’a rien vu. » Pour un peu, il crierait à la provocation. Depuis sa remise en liberté, Cyril Astruc vit au jour le jour en attendant les procès. Il encourt des peines allant jusqu’à 10 ans de prison. Son contrôle judiciaire lui impose d’être à son domicile entre 20 heures et 8 heures chaque nuit. Malgré le désœuvrement, il ne regrette pas de s’être rendu. « J’ai pris un virage, je m’y tiens », promet-il. Entre les emplettes dans les boutiques de luxe et les interrogatoires au pôle financier, il travaille aussi comme « directeur de la communication » pour une association d’aide aux jeunes autistes – « Je leur donne un coup de main pour monter un gala à la rentrée, je dois récolter des fonds. » Il précise en riant : « Aller chercher de l’argent, c’est moins leur spécialité que la mienne. » 

Quand il en aura fini avec la justice, il s’imagine un avenir en conseiller d’une grande banque, pourquoi pas d’un service de lutte contre les fraudes, à l’image du faussaire qu’incarnait Leonardo DiCaprio dans Arrête-moi si tu peux de Steven Spielberg. Le film est tiré d’une histoire vraie. Astruc l’a vu deux fois, il a apprécié le personnage. « Il démarre à 16 ans, il est ultradoué, il a du potentiel.» Ses arnaques, en revanche, l’ont laissé sur sa faim. « Le mec prend une planche et il fait des faux chèques. Techniquement, c’est le degré zéro, non ? » Si Cyril Astruc écrit un jour un scénario pour retracer ses propres aventures, il n’aura pas de mal à trouver mieux.

La libération anticipée de « l’escroc Tinder » provoque la colère de ses victimes

Shimon Hayut, qui a escroqué à des Européennes de centaines de milliers de dollars avec l’aide de la célèbre application, a servi cinq mois de sa condamnation sur les 15 mois

Le présumé “Escroc Tinder”, (au centre), un Israélien décrit dans les journaux comme étant Shimon Hayut, 28 ans, est expulsé de la ville d’Athènes, en Grèce, le 1er juillet 2019.

Un Israélien qui avait dérobé à des femmes scandinaves des centaines de milliers de dollars en se présentant sur l’application de rencontres amoureuses Tinder comme étant le fils d’un riche oligarque a été libéré de prison en Israël après avoir purgé cinq mois sur une condamnation de 15 mois de détention, entraînant la colère des victimes de cette fraude, selon des informations parues vendredi.

Shimon Hayut, surnommé « l’escroc Tinder », avait été emprisonné au mois de décembre 2019 par la cour des magistrats de Tel Aviv.

Le site d’information Ynet avait fait savoir, au début du mois, que Hayut répondait aux conditions exigées pour bénéficier d’une libération anticipée sous les termes d’un programme visant à réduire la population carcérale, dans un contexte de craintes d’une propagation du coronavirus parmi les prisonniers – et malgré les inquiétudes d’éventuelles tentatives de Hayut d’échapper aux autorités une nouvelle fois.

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Shimon Hayut avec une de ses victimes. (Crédit : capture d’écran)

Hayut avait fui en Europe à deux reprises pour échapper aux autorités judiciaires en Israël avant son arrestation et son incarcération en 2019.

Pernilla Sjoholm, une résidente de Stockholm qui serait une victime de Hayut, a expliqué avoir obtenu l’information de la libération de l’escroc par le biais d’une amie.

« Cette décision de le libérer m’a choquée. Je suis réellement déçue par le système judiciaire israélien qui offre une peine réduite à un homme tel que lui… Il a trompé des gens et il quitte la prison après cinq mois ? Vous êtes devenus fous, en Israël ? », a déclaré Sjoholm à la Douzième chaîne dans un entretien traduit en hébreu.

« Comment est-il possible de faire confiance à un homme pareil qui s’est échappé deux fois d’Israël ? A un homme qui a trompé et escroqué des femmes, en Europe, à hauteur de centaines de milliers d’euros… Où est la justice ? », a-t-elle continué.

Une Finlandaise, qui n’a été identifiée que par son initiale, « D », a expliqué que Hayut lui avait dérobé 45 000 euros.

« Je suis mère célibataire d’une fille et je lui ai donné toute les économies. C’est honteux qu’il ait été libéré de prison. J’espère qu’il va attraper le coronavirus. J’espère qu’il va mourir. C’est préférable, il ne pourra plus nuire à d’autres femmes », a-t-elle indiqué à la Douzième chaîne.

« C’est une personne mauvaise et j’ai été incapable de reconstruire ma vie à cause de lui jusqu’à présent. Moi-même et d’autres femmes avons porté plainte auprès de la Cour européenne de Justice et soumis également des plaintes à Interpol », a-t-elle poursuivi.

Une autre femme, présentée sous l’initiale « A », a déclaré qu’elle et d’autres étaient prêtes à déposer de nouveau plainte contre Hayut.

« Des enquêteurs privés et des agents d’Interpol attendent qu’il quitte Israël pour l’appréhender », a-t-elle dit. « Il a détruit ma vie et il m’a brisée, émotionnellement et financièrement. Jamais je ne lui pardonnerai, pendant toute ma vie, pour ce qu’il m’a fait subir. Il paiera cher pour ses actions et on va s’assurer qu’il ira en prison pendant de nombreuses années. Je croyais qu’il y avait une justice en Israël mais votre système judiciaire encourage malheureusement les actes de fraudes », a-t-elle continué.

« Quand j’ai entendu qu’il était libéré, j’ai eu l’impression de recevoir un coup de poignard dans le dos. Des gens comme lui ne peuvent pas être libérés, indépendamment des circonstances, et il est clair, à mes yeux, qu’il va essayer à nouveau de fuir », a-t-elle déploré.

Lorsqu’il avait été condamné, les médias en hébreu avaient estimé qu’après la déduction de la période déjà passée en détention et en supposant une libération anticipée pour bonne conduite, ce qui est une pratique courante en Israël, il pourrait potentiellement être libéré après avoir purgé seulement deux mois de sa peine.

Lors de l’audience de détermination de sa peine, Hayut avait déclaré au tribunal qu’il était « désolé pour tout ce qu’il avait fait » et il avait promis de « payer ma dette envers la société », avait rapporté le site d’information Ynet.

En plus de la peine de prison, Hayut avait été condamné à payer la somme de 150 000 shekels à ses victimes et à régler une amende de 20 000 shekels sous les dispositions d’un arrangement judiciaire conclu avec les procureurs après avoir été reconnu coupable de fraude.

Hayut avait été extradé vers Israël au mois d’octobre 2019, après avoir fui le pays en 2017 pour éviter d’être jugé pour diverses infractions liées à la fraude. Pendant cette période, il avait parcouru l’Europe, se présentant comme Simon Leviev, le fils du magnat du diamant russo-israélien Lev Leviev. Il avait utilisé l’application de rencontre Tinder pour contacter des femmes sous le nom de Leviev, les incitant à lui prêter de l’argent qu’il n’avait jamais remboursé.

Ce natif de Bnei Brak, âgé de 30 ans, avait été arrêté au cours de l’été en Grèce pour avoir utilisé un faux passeport à l’issue d’une opération conjointe entre Interpol et la police israélienne.

Il avait déjà été accusé de vol, de contrefaçon et de fraude en 2011, pour avoir encaissé des chèques volés. Selon des informations, Hayut avait volé un chéquier appartenant à un couple alors qu’il gardait son enfant, et à une autre famille alors qu’il travaillait comme homme à tout faire.

Mais il avait fui Israël avant sa condamnation, s’installant en Finlande. En 2015, les autorités finlandaises l’avaient accusé d’avoir escroqué trois femmes et l’avaient condamné à deux ans de prison. En 2017, il avait été renvoyé en Israël, où il devait être à nouveau inculpé et condamné, mais Hayut avait pris une identité différente et avait à nouveau fui le pays.

Israël l’avait déclaré fugitif recherché et la police avait fait appel aux autorités internationales pour l’aider à assurer son retour.

Hayut est également recherché pour diverses fraudes et contrefaçons par la Norvège, la Suède et le Royaume-Uni.

Selon un reportage d’investigation publié dans le journal norvégien Verdens Gang, Hayut avait escroqué des femmes en Norvège, en Finlande et en Suède de centaines de milliers de dollars en utilisant une chaîne de Ponzi.

Lui donnant le surnom de « l’Escroc Tinder », le reportage avait noté que Hayut séduisait les femmes en leur offrant de somptueux cadeaux, les emmenant dîner en jet privé avec l’argent qu’il avait emprunté à d’autres femmes qu’il avait escroquées.

Puis, invoquant des problèmes de sécurité liés à la concurrence de son entreprise, il leur demandait des faveurs financières qu’il promettait de leur rembourser.

Hayut utilisait également des artifices multiples pour rendre ses affirmations plus crédibles – s’entourant d’un faux garde du corps, de partenaires commerciaux et autres. Il avait même changé officiellement son nom en Leviev de manière à ce que son permis de conduire et son passeport viennent confirmer ses mensonges.

Hayut avait nié toutes les accusations lancées à son encontre, déclarant à la Douzième chaîne dans une interview accordée il y a plusieurs mois que toutes les femmes qui l’avaient accusé de fraude et de vol l’avaient fait pour des raisons personnelles.

« Peut-être qu’elles n’ont pas apprécié leur relation avec moi ou la façon dont j’ai agi », avait-il dit. « Peut-être qu’elles ont eu le cœur brisé ».

« Je ne leur ai jamais pris un sou ; ces femmes se sont bien amusées en ma compagnie, elles ont voyagé et ont pu voir le monde à mes frais », avait clamé Hayut.

L’année dernière, la Douzième chaîne avait indiqué que le père de Hayut, le grand-rabbin du transporteur aérien El Al, le rabbin en chef d’El Al Airlines, Yohanan Hayut, avait été interrogé par la police parce qu’il était soupçonné d’avoir escroqué des centaines de millions de shekels à des hommes d’affaires en collaboration avec son fils.

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